Les autres l’emmerdent: ils coûtent trop cher

Depuis le printemps québécois qui perdure, il se manifeste bruyamment. On l’entend aussi fort que ces étudiants et les autres frappeurs de casserole. À coups de tweets et de petites phrases dans les courriers des lecteurs, il remplit l’espace public en devenir de ses mots afin de préserver le vide qu’il adore par-dessus tout.

Si je me souviens bien, j’ai lu quelque part qu’il nous vient des États-Unis. De la Californie, je crois. Je pense qu’il vient de bien plus loin. Au fond, son origine importe peu car, grâce à la démocratie qui l’exaspère,  il s’est propagé comme la peste sur le pauvre monde. Mais on ne peut pas vraiment le comprendre sans connaître sa nature profonde. C’est qu’il est d’abord et avant tout réactionnaire, ce créateur de trous noirs. Dire qu’il est réactionnaire est plus qu’une insulte; c’est un fait sociologique et historique. (J’utile des grands mots d’intellectuels comme «réactionnaire», «sociologique» et «historique» car cela aussi, ça le fait suer. Il transpire facilement, notre réactionnaire. Et sa présence fantomatique se fait sentir à des kilomètres à la ronde. Une odeur suffocante; une odeur qui pompe l’air plus qu’elle ne la pollue.)

Réactionnaire, donc, car il est né contre la modernité – celle du progrès, de la solidarité et de l’égalité. Il déteste notamment la solidarité. Il n’y a que des individus selon lui. Pas d’association, encore moins d’interdépendance. C’est qu’il conjugue seulement au «Je», le payeur de taxe. Il sait bien qu’il n’est pas seul au monde. Et c’est bien cela le problème. Sa nature d’animal social l’irrite au plus haut point. C’est que les autres, tous les autres, coûtent trop cher. Il rêve sans relâche d’être plus riche, mais il ne veut pas payer – comme il dit – pour les pauvres que ses fantasmes de richesse ne peuvent que créer. N’essayez pas de lui expliquer que l’enrichi doit être préservé de sa propre cupidité s’il veut garder ses biens si jalousement accumulés. Il se fout royalement des autres. Il se fiche de savoir si Keynes avait raison après la grande dépression des années 1930. Il ne veut rien savoir des bulles spéculatives. Il ne craint pas les révolutions. Il n’a aucune conscience historique et il n’en veut pas. Pour lui, la vie est simple: les autres coûtent. C’est tout. L’idée de congédier des employés et de couper à la hache et jusqu’à l’os l’excite au plus haut point. C’est un adepte de la «rationalisation des dépenses» (jamais les siennes, toujours celles des autres). Mais il a horreur des plaintes des malades qu’il cherche à soigner à coup de saignées. La voix des autres lui donne le goût du sang. Il veut du flic. Beaucoup de flics et encore plus de matraques, de gaz et de bras ou de bars cassés. Il veut une saignée qui se fasse dans l’ordre – un ordre des choses plutôt qu’une Cité des hommes et des femmes. Un ordre où il faut redresser à coup de barre de fer et de réformes «nécessaires» et donc indiscutables. Il fait davantage dans l’exigence que dans la délibération, le payeur de taxe. Lorsque son ordre des choses se fait attendre, lorsque les autres refusent d’être des investissements ou de la matière recyclable (ou jetable), le bruit des bottes le rassure, voire le fait jouir. Les bottes, les matraques et les prisons ne coûtent jamais trop chers pour le payeur de taxe.

En ce printemps québécois tumultueux, un printemps qui devient un été, le payeur de taxe a dit tout haut qu’il veut bien faire des enfants, mais à condition qu’ils ne lui coûtent rien. Qu’ils se démerdent, qu’ils investissent dans LEUR avenir. Bref, qu’ils dégagent au plus sacrant afin que le payeur de taxe et son épouse puissent enfin jouir de tout leur argent. (À moins que l’époux ou l’épouse devienne aussi trop dispendieux…) On peut bien lui rétorquer que sa progéniture pourrait également se définir comme des payeurs de taxe, mais aussi comme des payeurs de corruption, de hauts salaires injustifiables et d’égoïsme destructeur. On devrait lui dire que son manque total d’intelligence sociale nous coûte trop cher, à nous qui sommes d’abord et avant tout citoyens et citoyennes; à nous qui avons assez de maturité pour reconnaître que le monde ne tourne pas autour de nos désirs de consommation; à nous qui pourrions mieux vivre ensemble s’il finissait par grandir et finalement dépasser le stade égocentrique d’un enfant de deux ans. Est-ce aller trop loin que de lui suggérer de finalement dépasser la phase anale? Bah! Je veux bien lui laisser ses petits plaisirs clandestins à condition qu’il arrête de nous faire ch…

C’est cela le pire des dangers que nous fait courir le payeur de taxe. Il risque de tous nous entraîner dans son sillon – un mélange de phrases faciles et vulgaires, alimentées d’émotions menaçantes. C’est qu’il devient difficile à endurer le payeur de taxe. L’hiver risque d’être chaud s’il n’accepte pas d’être citoyen(ne).


Image : Hubris, Artact Qc

Printemps érable 101

Cela fait déjà quelques mois que taGueule est en ligne. Cela fait un certain temps qu’on réfléchit à notre société sur plusieurs niveaux. On critique et on applaudit les institutions, les artistes, les politiciens, le organismes, etc. aux niveaux local, provincial et fédéral, toujours (dans la mesure du possible) en tentant de faire des liens avec l’Ontario français.

Également, vous avez sans doute remarqué que notre rythme de production a ralenti. On prend plus de temps à travailler nos idées, à réfléchir (pour ne pas gueuler dans le vide) et à peaufiner nos textes. On commence à comprendre les rouages de notre nouvelle bebelle, puis jusqu’à présent, ça roule en titi.

En même temps, si notre rythme de production a ralenti, c’est qu’on s’est branché sur le conflit social qui se passe au Québec depuis le mois de février. En créant taGueule, un des objectifs qu’on voulait atteindre était de ne jamais sombrer dans le nombrilisme. C’est à dire, s’il y’avait un évenement important qui se passait dans le monde qui n’était pas une question profondément franco-ontarienne, on voulait en parler malgré tout. De toute façon, une grande partie de nos collaborateurs sont étudiants, professeurs ou de jeunes professionnels récemment diplômés. Cette crise sociale (qui a vu ses débuts en tant que crise étudiante) nous intéresse. Impossible pour nous de continuer à se mettre le doigt dans ce qui semble être des petits paper-cuts franco-ontariens lorsqu’on les compare aux hémorragies de problèmes de nos voisins. Non seulement qu’une grande partie de ce que réclament les Québécois en ce moment s’applique également aux Franco-ontariens, mais elle s’applique aussi au monde occidental en général.

Depuis l’adoption de la loi 78 par l’Assemblée nationale du Québec le 18 mai, les manifestations quotidiennes se terminent de façon de plus en plus brutale. Les arrestations de masse, les plaintes d’agression sexuelle, des coups de matraque aux journalistes, la poivre de cayenne en pleine face, de la casse par des agitateurs (qui ne représentent pas la grande majorité des manifestants) mais et aussi par la police sont devenus des activités quotidiennes. Ce conflit n’est plus qu’une question étudiante, ce n’est plus qu’une question de droits de scolarité. Au contraire, c’est une question sociale, une critique d’une société néolibérale corrompue dans son ensemble.

Je pourrais m’étendre davantage sur le sujet, mais ceux que je voudrais convaincre me prendraient pour un petit socialiste de la go-gauche, et ceux qui m’écouteraient ont déjà entendu cette histoire. Ce que je voudrais faire au lieu, c’est de vous offrir un guide; une marche à suivre qui servirait à comprendre ce qui se passe au Québec (et qui commence à s’étendre partout au Canada). Les sources que je vous offre sont nécessairement subjectives (comme n’importe quelle source que vous lirez à n’importe quel sujet). Cela dit, elles vous offrent une vitrine sur ce qui se passe réellement en ce moment, chose que les médias traditionnels ont malheureusement très peu faite. À mon avis, cela vous permettra de formuler votre propre opinion en utilisant votre pensée critique.

Le petit guide du printemps érable 101

Par où commencer?

Twitter

Twitter. Vous savez, le médium de communication archaïque, à 140 caractères? Celui que vous n’avez jamais pris la peine de maîtriser? Eh bien oui, une grande partie de l’information relayée au sujet du conflit est transmise par Twitter en raison de sa simplicité. C’est que même sans un téléphone intelligent, Twitter vous permet de faire des mises à jour et à vous informer sur ce qui se passe autour du monde, instantanément. Je vous offre un guide complet sur l’utilisation de Twitter, ainsi qu’un guide de recherche pour suivre le conflit.

1) Suivez des utilisateurs intéressants et engagés. En voici quelques-uns: @GNadeauDubois (porte-parole de la CLASSE), @ASSEsolidarite (twitter officiel de la CLASSE), @ThomasGerbet (journaliste de Radio-Canada qui tweet souvent en direct des manifs avec des photos), @JoseeLegault (chroniqueuse politique au voir.ca), @SPVM (service de police de la ville de Montréal), @FEUQ (Fédération étudiante universitaire du Québec), @FECQ (Fédération étudiante collégiale du Québec).

2) Faites des recherches dans Twitter pour les #hashtags: #manifencours (pour les manifestations en cours), #casserolesencours (pour les casseroles en cours à partir de 20h à chaque soir), #ggi (acronyme pour la «Grève générale illimitée» qui a lieu en ce moment), #loi78 (pour suivre ce qui se passe par rapport à la loi et ses répercussions), #PrintempsErable (un joli jeu de mots sur le «printemps arabe» de 2011), #MapleSpread (to spread the Maple to our anglophone friends in the rest of Canada).

Livestream

CUTV (Concordia University TV) couvre les manifestations de Montréal en direct depuis le début. Étant la presse étudiante de l’Université Concordia, ils se font souvent prendre pour des manifestants (et traités ainsi; heureusement sur caméra). Ce qui est génial, c’est qu’on voit le conflit se dérouler devant nos yeux, en direct. Même si on ignore le journalisme qui est parfois médiocre et tout sauf neutre (être en ondes toute une soirée de temps, souvent de 14 h à 1 h du matin, et ce, depuis le début du conflit, c’est taxant), on voit immédiatement que ce conflit transcende la question des frais. Dès que le soleil tombe, les manifestants pacifiques font face à la police, souvent de façon assez brusque.

Pour écouter les manifestations en direct, vous n’avez qu’à cliquer sur l’écran en haut à gauche de cette page.

YouTube

Ici, vous pourrez vous rattraper sur tout ce que vous avez manqué. Je vous suggère quelques clips qui vous permettront de voir des exemples des abus dont je parlais tantôt. Bien que la plupart de ces clips semblent pencher du côté des manifestants, il faut se poser les questions suivantes:

Est-ce que parler à un policier mérite qu’on se fasse poivrer? Je croyais qu’il était dangereux de se servir de poivre de cayenne de façon aussi grossière

Est-ce que de barrer la route à un policier souhaitant décoller en voiture mérite qu’on se fasse lutter?

Est-ce que le fait de se faire lancer une chaise à partir d’une terrasse justifie le fait de lancer des gaz lacrymogènes à tous les clients qui s’y trouvent ET de leur relancer la chaise?

Qu’est-ce qui justifie le fait de donner de coups de matraque à des gens déjà par terre ou à une foule qui se disperse déjà?

En tout cas, si ce que vous aurez appris sur ces méthodes n’est pas assez pour vous convaincre qu’il y a quelque chose de profondément mal avec ce conflit, dites-vous qu’en Ontario, on paie déjà le double, voire le triple de ce que paient les étudiants qui ont déclenché cette crise. Dites-vous que selon les normes provinciales, les frais des étudiants augmenteront jusqu’à 5% l’an prochain. Dans une institution ontarienne relativement peu dispendieuse comme l’Université Laurentienne (±5900$ par année en 2011-2012) cela équivaut à environ 270$. On n’est franchement pas loin l’augmentation annuelle de 325$ à laquelle faisaient face les étudiants québécois n’est-ce pas? Je ne demande pas pourquoi les étudiants de l’Ontario n’ont pas encore agi de façon importante. Le discours des différences culturelles, budgétaires, etc., je l’ai déjà entendu. Ce que je me pose comme question, c’est plutôt pourquoi, même si l’accessibilité à l’éducation en Ontario est en pire état qu’au Québec, on se contente de ces réponses au lieu d’agir? Les Québécois ont entendu une grande partie de ces réponses-là aussi, ça ne les a pas empêchés, eux.

Si vous habitez la région de Sudbury, je vous invite à une première manifestation le 1er juin à 16 h, non seulement pour démontrer notre solidarité envers les étudiants québécois, mais également pour montrer à nos politiciens qu’on peut se mobiliser, que le même genre de conflit arrivera sous peu en Ontario s’ils n’agissent pas. Si non, je vous invite à vous informer sur ce qui se passe dans votre région et de commenter ci-bas. Si vous ne trouvez rien, c’est peut-être que vous êtes celui qui doit amorcer ce réveil de conscience…


Illustration : Mimi