Dickson

Ça sonne
comme le nom
d’un poète
d’un joueur de baseball
d’un musicien
d’un ami.

Et je m’étonne
qu’aujourd’hui
à Sudbury
rien ne porte
ton nom
sinon
le vent
tes amis
ton souvenir
et ton rire
qui résonne
encore plus fort
aujourd’hui.

Un pont, un parc
ou une école
c’est toute une nation
qui devrait porter
ton nom.

J’oublie
je n’oublie pas.

Et je croque la pomme
du printemps
que t’aimais tant
qui t’aimait tant
et qui t’attend
encore aujourd‘hui
ici.

Souvenirs en vrac de Robert Dickson

À l’occasion du cinquième anniversaire de la mort de Robert, l’équipe de taGueule me propose d’écrire un texte. Quelques souvenirs me reviennent en vrac.


J’en suis à ma première année comme animateur de Radio-Canada à Sudbury. La réalisatrice de l’émission organise un spécial d’une heure sur la poésie. Robert Dickson sera l’invité.  La réalisatrice me fait lire des poèmes de Robert (pour que je découvre son univers). J’aime beaucoup ses textes mais je ne les comprends pas toujours.

Mireille Groleau, réalisatrice, me suggère de choisir deux chansons récentes dont les textes seront analysés par Robert durant l’émission.

Je choisis Le Bateau de Mara Tremblay et La vie ne vaut rien d’Alain Souchon.  Robert est ému par ces chansons. À la fin de l’émission, il me remercie chaleureusement de les lui avoir fait découvrir.

Je ne le sais pas encore mais je viens de me faire un ami avec ce monsieur qui m’intimide beaucoup. Il se dégage de Robert une générosité, une bonté, un amour des belles choses…un charisme. Celui d’un être d’exception.

J’ai un peu peur de lui parler, de paraître nono devant lui.


J’anime une émission au Parc Bell intitulé L’art au grand air. Robert est l’invité et il doit écrire un poème en direct inspiré par l’actualité. Quelques jours auparavant, près de Walden, un accident a causé l’explosion d’un camion. Le véhicule contenait 20 tonnes d’explosifs.  L’explosion a laissé un trou de cinq mètres sur la route.

Dans son poème, Robert fait un parallèle avec le bassin de Sudbury qui s’est formé après l’impact d’une météorite. L’idée est brillante. Il reprendra ce poème dans son recueil Humains paysages en temps de paix relative qui remportera un prix du Gouverneur Général.

Je me rappelle que nous étions très fiers qu’un de ses poèmes ait vu le jour dans notre émission.


Je rencontre Robert par hasard au This ain’t the only cafe. Il m’invite à prendre une (trois) bière(s). J’ai commencé à mieux comprendre ses poèmes alors je suis moins intimidé par lui qu’avant. J’ai moins peur de dire des bêtises.

Robert me parle avec passion de Sudbury, du Nouvel-Ontario, du Nord, de la richesse et de la fragilité de la culture franco-ontarienne.  Je ne le sais pas encore mais il est en train de me transmettre cette passion, comme il l’a fait avec tant d’autres.

Robert Dickson ; issu d’une famille anglophone du sud de l’Ontario, il a probablement été le plus grand amoureux de la culture des francophones du nord, amoureux de ce paysage humain, minier, forestier.

Je me rappelle, après son départ ce soir-là, avoir tenté de voir la culture d’ici avec son regard amoureux. Ça m’a pris quelques années à y arriver. Mais je pense que j’ai compris (merci Robert !).


Stéphane Gauthier me demande d’organiser une première partie à un spectacle de Chloé Ste-Marie lors du premier Salon du livre du Grand Sudbury. Je recrute des poètes qui vont performer leurs textes sur des musiques de Marcel Aymar.

Robert, qui pourtant en a vu d’autres, est fébrile comme un jeune rocker qui va monter sur scène pour la première fois. Juste avant de sortir des coulisses, il me met la main sur l’épaule, me dévisage avec son sourire désarmant et me cite la chanson de Souchon que je lui avais fait connaître : La vie ne vaut rien, mais rien ne vaut la vie.


Ma vie va mal, je suis sur le bord de la dépression. Je suis devenu voisin de Robert sur la rue Patterson. Il voit que je vais mal, m’invite régulièrement à sa maison. Je décline toujours, je ne veux pas l’embarrasser avec mes problèmes. Quand il insiste, je lui dis que je dois aller faire mon lavage sur la rue Kathleen.

Un soir, il cogne à ma porte avec son panier à linge. Il me dit : Viens à la maison, on va le laver ton linge sale. Je ne pouvais plus refuser.

Je suis entré dans sa fameuse maison jaune et bleue (j’avais l’impression de rentrer dans un temple). Nous sommes descendus dans son sous-sol où était sa laveuse. J’ai vu la fameuse roche dont parle Desbiens dans son poème. Je cite de mémoire : La grosse roche noire dans la cave de Robert Dickson est enceinte de Sainte Poésie, on ne sait pas qui est le père.

Pendant que mon linge se faisait laver, je buvais du vin avec Robert. Quand je suis sorti de chez lui ce soir-là, il n’y avait pas que mon linge qui était propre. J’avais l’impression que Robert avait lavé mon âme. J’ai commencé à me sentir mieux dans les jours qui ont suivi.


C’est la finale du mondial de soccer entre l’Italie et la France. Robert regarde le match avec moi et une bande d’amis au Little Montreal. Le match se terminera avec le coup de boule de Zidane et la victoire des Italiens. C’est la dernière fois que je vois Robert. Je ne le savais pas malade.


J’anime Contact Ontarois à Ottawa. Paul Demers vient me voir ; «Éric, c’est vrai que Robert est malade, la rumeur court, on dit qu’il ne va vraiment pas bien

Je ne le savais pas. Je suis sous le choc.


Un courriel de Christian Pelletier me rappelle que Robert nous a quittés depuis cinq ans.

La vie ne vaut rien mais rien ne vaut la vie.


Photo: Alfred Boyd

Or«é»alité dans les entrailles de cette ville

Transhumance des corps

Minsk, ville massacrée sous les coups de marteau
du moujik géorgien

Sudbury, ville massacrée sous les coups de marteau
de mineurs anonymes

Il sent l’alcool et la cigarette
il tient un vase de fleurs sauvages
il habite la maison jaune et bleue
celle de la grosse roche noire
enceinte de sainte Poésie

De l’âme de la poésie russe
récitée comme le Kaddish
à l’âme désâmée de Desbiens
je rêve de Sudbury
ville qui cultive à s’enlaidir

Jardin de curé
vénéré comme une madeleine de Proust
dans les entrailles de cette ville
jaillit la slague
jaillit en anglais, en français, en franglais

Je lis
j’ai mal
ville qui rentre dans mes entrailles
poésie qui perce mes entrailles
identité qui s’attache à mes entrailles

Oréalité
c’est de la poésie qui parle
avant de s’écrire.

Il est parti.

On a bu
on a ri
elle a dessiné la maison jaune et bleue
des bleus j’en ai plein de cœur

Un commencement, un recommencement
affirmation de qui je suis
DEVENUE

Poésie le soir
vue sur son jardin
les bleus saignent rouge

Des rêves fous
un désir fou
de recréer une cuisine de la poésie

La grosse roche noire
enceinte de sainte Poésie
a trouvé son père

Grâce à lui, aux quatre coins,
notre avenir est
DEVENU possible


Photo: Alfred Boyd

Aparté – La paix éternelle

Lundi 19 mars 2007, six heures cinquante-cinq!

Le train ne part jamais avant d’avoir obtenu son bloc et, lorsqu’il l’obtient, il n’a pas le choix, il s’éloigne forcément du quai. Jusqu’à tout dernièrement, je ne savais pas de quoi il s’agissait, car l’expression anglaise « block and tackle » me bloquait littéralement l’esprit. Si l’anglais s’insinue parfois entre nous et la réalité, il nous permet aussi de traverser le miroir, de voir et de décrire l’envers du décor. Dans le Never Neverland de mon monde parfaitement bilingue, j’imaginais un système de poulies et de « blocks » qui s’activait automatiquement au son du sifflet du conducteur, telles les immenses machines sur lesquelles s’articulent les décors mobiles au théâtre. Mais, dans le réel, il n’y a aucun palan qui tire les trains de cour à jardin et encore moins de l’intérieur à l’extérieur de la gare. Il s’agit plutôt d’un bloc horaire qui permet à l’ingénieur de lancer son train sur le réseau ferroviaire avec l’assurance qu’il ne rencontrera pas une autre locomotive sur son chemin… de fer. Un train qui manque son bloc doit attendre qu’une autre case horaire se libère; il est en attente comme un mourant que l’on arrache à la mort, il n’est qu’en sursis.

Dieu n’est pas un aiguilleur ni un régisseur, il ne décide de rien, le destin est une invention commode de l’homme, comme l’horaire d’un train, pour l’aider à accepter l’inévitable, c’est-à-dire la finalité de sa propre vie. Lorsque la mort se glisse dans le corps d’un grand malade, le sujet devient l’objet, il passe la parole à gauche, au narrateur qui, dans les circonstances, passe de l’imparfait au passé simple.

Je me demande comment Robert Dickson se porte. Hier, à grands coups d’imparfait, on m’a annoncé qu’il était sur son lit de mort. Dans la mesure du possible, il semble que Robert a choisi le lieu de son départ. Il s’est retiré dans sa maison jaune, dans sa petite chacunière accrochée au roc noir du Bouclier canadien, celle-là même qui surplombe un merveilleux jardin que plusieurs femmes ont mis à leurs mains. C’est dans ce décor, le sien, qu’il s’est présenté aux portes de l’absurde.

Il n’était pas pratiquant – il préférait l’écriture aux incantations, les métaphores aux bénédictions, les figures de style aux formules magiques. Il a voulu tout finir en beauté, dans son écritoire, sans importuner qui que ce soit.

Le train s’ébranle, le ciel est sombre et bas, des pans de nuages tiennent lieu de frises théâtrales et, comme il se doit, des voiles lourds et violets recouvrent les figurants de ce sanctuaire littéraire. Deus ex machina, au lointain le ciel s’ouvre, serait-ce la main de Dieu qui intervient? De puissants rayons de soleil, véritables jets de lumière, tombent et se détachent en clair-obscur sur une toile de fond urbaine. Saint-Henri, le quartier de Gabrielle Roy, s’embourgeoise au rythme des usines qui se transforment en condos. Sur cette grande scène, au travers des nuages, un seul et unique follow spot solaire illumine l’enseigne de la manufacture des Farines Five Rose qui, en plein jour, perd son charme nocturne, son ascendant et son auréole poétique, ses néons rouges n’étant pas aussi lumineux que le soleil.

J’entends des cloches…

Pourtant, il n’est que sept heures, l’angélus du matin a sonné et midi est encore loin. Des cloches? Serait-ce le grincement des roues et le crissement des wagons, la plainte du fer qui roule de plus en plus vite sur un chemin de fer qui tiendrait lieu de cloche?

On n’a pas démoli l’ancien pont tournant du canal Lachine. Il est toujours là, entouré d’eau, suspendu en position « off » au-dessus de son pilastre de béton. Je voyage en classe confort. De mon hyperbole économique, je crois apercevoir de la slague entre les traverses des rails. Le préposé m’offre un café. Ce n’est qu’un café filtre mais, au-dessus du fumet, l’horizon s’estompe… Tristesse et glissement de conscience : jadis, le café que Robert me servait dans sa Cuisine de la poésie avait une odeur d’Expresso italien et un arrière-goût d’herbes de Provence.

La poésie nous permet de voyager plus vite qu’un train et même d’abolir l’horizon… Absence, silence, souvenance… Un bloc horaire, une parenthèse anachronique s’ouvre pour me laisser voir, là-bas, au-dessus de la gare de triage de Sudbury, un homme poète qui, accoudé au parapet d’un pont, regarde, hume et écoute les convois ferroviaires. Sur un fond brun de rouille, d’odeur de mine, de minerai noir et nickelé, de mazout, de charbon et de sueur d’homme. Le Vieux Pont de fer de Sudbury est si loin, perdu dans le temps… et pourtant si proche, car grâce à la poésie, un long trait d’union de fer métonymique le relie aux voyageurs qui roulent sous le Sudbury Iron Bridge. Un ange passe, le temps se referme sur lui-même et il me semble que j’entends au-dessus de moi voleter l’Imaginaire d’un poète mourant, d’un homme en voie de partance.

Quand Paul-André est mort, je demeurais sur la rue Nelson, à deux pas de chez Robert Dickson, à trois pas du Pont de fer. Je l’ai appris immédiatement, car quelques minutes après sa mort, son âme angoissée planait au-dessus de mon lit tandis que la lame de la grande Faucheuse tournoyait au-dessus de sa dépouille. Les suicidés ne meurent pas en paix. Leur trop grande douleur reste vive et douloureuse; orpheline, elle squatte dans quiconque est proche de la dépouille.

En ce lundi… tout est si tranquille que je pressens qu’en amont un autre poète a pris le train en même temps que moi, je sais qu’il est parti vers Pouce coupé, vers les montagnes Rocheuses, vers les pêches miraculeuses des lacs du Grand Nord. Là où il n’y a pas de limite de pêche, là où il n’y a qu’une seule langue poétique. Ces amis n’ont pas à craindre : son âme, elle repose en paix, bientôt ils se rassembleront pour lui souhaiter ce qu’elle a déjà… la paix éternelle.

Requiescat in pace
Robert Dickson
1944-2007


Ce texte paraîtra en avril 2012 dans Le grand livre aux Éditions Prise de parole.

Photo: Jules Villemaire

Robert Dickson — Cinq ans déjà!

Le 19 mars 2007, à Sudbury, Robert Dickson nous quittait.

Né à Toronto le 23 juillet 1944, Robert a grandi dans une famille anglophone, mais s’est très tôt intéressé à l’étude du français et à cette culture qui deviendrait en quelque sorte sa terre d’accueil.

Robert a été au cœur du mouvement socio-culturel qui a vu le jour en Ontario français dans les années 1970. Un pilier du milieu artistique, il a travaillé au sein du conseil d’administration et du comité d’édition de Prise de parole où il a été le mentor de nombreux jeunes poètes. Il a aussi été cofondateur de La Cuisine de la poésie (avec Pierre Germain), un groupe de poésie-musique-performance. Au milieu des années 1980, La Cuisine de la poésie a d’ailleurs prêté son nom à une collection d’enregistrements sur cassettes produites par Prise de parole. Ces enregistrements constituent d’importants documents d’archives. Heureusement, quelques-uns ont été numérisés (paysages sonores pour les extraits ci-dessous: Daniel Bédard).

Toujours ouvert aux projets collectifs, Robert a collaboré avec plusieurs auteurs-compositeurs-interprètes, notamment les membres du groupe CANO. En 1977, son poème-affiche Au nord de notre vie (conception graphique: Raymond Simond) devient une des chansons-phares du groupe avec la sortie de l’album du même titre (musique: Michel Kendel, Rachel Paiement et André Paiement — A&M Records).

À la fois Sudburois, Franco-Ontarien et Canadien français, Robert a reçu plusieurs prix qui témoignent de sa contribution à la vie artistique du Canada français (Prix du Nouvel-Ontario, 1998; Prix du Centre de recherche en civilisation française de l’Université d’Ottawa, 1999). Il a publié six recueils de poésie : Or«é»alité (1978), Une bonne trentaine (1978), Abris nocturnes (1986), Grand ciel bleu par ici (1997), Humains paysages en temps de paix relative (2002, Prix du Gouverneur général) et Libertés provisoires (2005).

La poésie, la poésie! De Sudbury à Dublin, de Pouce Coupé à Villefranche, de San Cristóbal à Zurich, de Canada Bread (spectacle de 1991) à Sudbury Blues (2006), l’amie fidèle l’accompagnait partout, le nourrissait. Cela dit, il avait son siège social, rue Patterson à Sudbury, là où la porte de son frigo littéraire affichait des lettres aimantées de toutes les couleurs que chacun pouvait manipuler à sa guise. Un mot, un petit bout de poème peut-être. Pas toujours facile. «Toutes les lettres de l’alphabet ne sont pas là,» peut-on lire dans Une bonne trentaine. Et il conclut: «Dans le fond, est littéraire qui veut bien l’être…»

Au fil des années, il a participé au tournage de films dont Le Dernier des Franco-Ontariens (Office national du film du Canada, 1996; réalisation — Jean Marc Larivière) et a signé plusieurs traductions; In the Ring, son adaptation de la pièce Eddy de Jean Marc Dalpé, faisait partie de la saison 1994 du Stratford Festival; il a traduit Frog Moon de Lola Lemire Tostevin sous le titre Kaki, ainsi que Kiss of the Fur Queen de Tomson Highway sous le titre Champion et Ooneemeetoo (2004). Son conte L’Illuminé a été publié dans le collectif Contes sudburois en 2001. Même après son départ, il contribuait au livre La Ville invisible/Site Unseen (2008).

Outre ses activités littéraires, Robert a enseigné la littérature québécoise et franco-ontarienne à l’Université Laurentienne de 1972 à 2004. Oui, la littérature franco-ontarienne! Parce qu’il faut dire qu’il a été un des premiers à se battre (avec cette douceur qu’on lui connaissait) pour que le dire des auteurs de l’Ontario français soit reconnu dans le milieu universitaire. Et le professeur, n’oubliant jamais son rôle d’animateur, savait favoriser les échanges. C’est grâce à lui, entre autres, si l’étudiant que j’étais a pu rencontrer des auteurs de la trempe de Gaston Miron, Roland Giguère, Paul Chamberland, Patrice Desbiens (qui débarquait à Sudbury)…

Robert aimait la bonne bouffe, le bon vin, la bonne musique, les bonnes discussions, les marchés publics, les travailleurs (il a toujours respecté la ligne de piquetage)… Et même quand il lui arrivait de perdre au crib (parce qu’il aimait aussi le crib), il avait ce sourire qui ne quittera jamais ceux et celles qui l’ont côtoyé, ce sourire généreux qui ne laissait personne indifférent.

Cinq ans déjà! Tu nous manques, cher ami! Et sache que le «sentier à inventer» se précise pour ceux et celles qui ont compris l’importance des pierres posées par celui que berçaient L’âge de la parole de Giguère (que tu pouvais réciter par cœur) et ces enfants «têtus, souterrains et solidaires».

«Si je peux poser quelques pierres blanches
pour baliser le sentier à inventer,
je ne serais que très content,
croyant que j’ai ainsi fait quelque chose
de valable avec ma vie.»

 Robert Dickson


Photo de Robert Dickson: Rachelle Bergeron

Montfort — Merci, mais non merci!

Il y a dix ans, les Franco-Ontariens de la région d’Ottawa gagnaient la bataille de l’Hôpital Monfort. Ils ont traîné le gouvernement Harris jusqu’en Cour supérieure de l’Ontario et lui ont donné la raclée qu’il méritait. Ils y ont gagné une institution qui ne cesse de grandir et d’offrir aux francophones de la région d’Ottawa des services exceptionnels incluant des innovations à la fine pointe de la science médicale. Bravo!

Mais il y a quinze ans, j’écrivais un éditorial dans le journal Le Voyageur dans lequel j’expliquais pourquoi je ne serais pas à la grande manifestation/lovefest qui s’est tenue le 22 mars 1997 au Centre civique d’Ottawa. Et comme rien n’a changé depuis, je me répéterai donc aujourd’hui.

Les Franco-Ontariens de la région d’Ottawa sont très forts quand vient le temps de nous faire croire que le moindre petit droit lésé chez eux affecte tout l’Ontario français. Mais ils sont visiblement absents quand vient le temps de défendre les droits des francophones ailleurs en province. C’est comme si, pour eux, l’Ontario français s’arrêtait à Arnprior. C’est comme si, parce qu’ils vivent dans la capitale nationale d’un pays bilingue, ils jugent tout accroc à leurs droits linguistiques comme un enjeu digne de l’intérêt national.

Sur ce dernier point, ils ont certainement raison. Tout affront aux droits des minorités linguistiques est un affront au pays entier. La seule chose que je leur reproche c’est de ne pas voir qu’il y a de tels accrocs partout au pays et qu’ils sont tout aussi importants que ceux qui affectent leur petite vie de fonctionnaires privilégiés.

Je comprends la fierté de ceux qui ont mené cette bataille victorieuse, mais je reproche aux organisateurs de cet anniversaire de dépenser autant d’énergie à se taper dans le dos alors que d’autres questions super importantes restent en suspens. Une capitale nationale bilingue peut-être? Une province bilingue maybe? Une université de langue française pour enfin finaliser un système d’éducation pour et par nous? Mais non, on est occupé à se souvenir d’une petite victoire locale. Où à ramasser de l’argent.

En terminant, je tiens à souligner toute l’appréciation que j’ai envers les gens qui ont mené cette bataille et envers tous ceux qui continuent à faire de Montfort une institution qui nous est source de fierté. Et j’ai des raisons personnelles qui motivent mon admiration. Il y a plus d’un an, ma fille a donné naissance à mon premier petit-fils à l’Hôpital Montfort. Ce fut une naissance difficile et maman et bébé y ont reçu des soins exceptionnels. Je suis un grand-papa reconnaissant.

J’enverrai donc probablement un chèque pour la cause, mais je ne participerai pas au lovefest. Je suis trop occupé à tenter d’améliorer l’avenir de mon petit-fils.


Photo: Manifestation SOS Montfort, Étienne Morin

Coup de balai dans une école ontarienne

Le 12 juin, 1997. Les nouvelles rapportaient le cas d’un enfant francophone du Sud-Ouest ontarien qui perdait l’accès à l’école française, étant donné que ses parents n’étaient pas des « ayants-droit » selon la constitution.


Si jamais il me venait la grotesque idée de m’inscrire dans une école de ballet, je ne serais pas surpris qu’on me demande, d’un air compatissant : Monsieur, avez-vous déjà dansé le ballet ? Si jamais, (le ridicule ne tuant pas), cette école m’admettait, je ne serais pas surpris non plus qu’on me place dans une classe pour étudiants ayant besoin, disons, de beaucoup d’amélioration. Pour tout dire, je comprendrais que pour mon bien, on m’envoie ailleurs, dans un endroit mieux adapté à mes besoins. Un centre pour perdre du poids, par exemple. Après tout, le ballet, ça exige un minimum de prédispositions physiques.

En revanche, si vous voulez faire admettre votre enfant dans une école française du Canada, on ne voudra pas savoir à quel point il comprend ou il parle le français. Non : on voudra savoir si vous, le parent, avez déjà compris un peu de français, il y a déjà bien longtemps, avant de vous être assimilé et d’avoir tout oublié. On voudra savoir si vous, le parent, avez déjà fréquenté une école française au moins quelque temps dans votre lointaine jeunesse. On ne vous demandera surtout pas de parler français à la maison avec votre enfant. On ne posera pas non plus la question bien trop évidente : votre enfant parle-t-il français ?

Si on vous la posait, ne vous inquiétez pas, ce serait sans conséquence. Car la section 23 de la Charte des droits et libertés du Canada est ainsi faite qu’elle ouvre grand les portes des écoles françaises à pleins d’élèves qui ne parlent pas le français. Ajoutez à cette loi-là les politiques éducationnelles qui mettent tout le monde dans la même classe sans le moindre classement et vous obtenez quoi ? Une école française qui n’est française que par accident, quand elle l’est encore. Pour achever le portrait, mettez les écoles d’immersion sous l’égide des administrations scolaires anglaises plutôt que française, de sorte que les francophones n’aient pas ce moyen de trier la clientèle.

En Ontario, vous trouverez sans peine, dans une école soi-disant française, plein d’élèves anglais qui n’entendent jamais le français ailleurs que dans la bouche de leur professeur, surtout pas dans la leur. Ils sont là parce qu’ils croient que l’école française, c’est meilleur que l’immersion. Et vous trouvez, sans plus grande peine, dans une école d’immersion soi-disant anglaise, des élèves qui vous diront en un français tout à fait assuré qu’ils sont là parce que l’immersion est meilleure pour eux, tant leur français est faible. Ils sont là pour faire de bonnes notes plus facilement, ou pire, pour fuir une école française trop peu française.

Et à travers tout ça, vous trouverez deux parents anglophones du Sud-Ouest ontarien dont l’enfant parle très bien français sans avoir accès à une école française, une école qu’il a pourtant déjà fréquentée. Ce pauvre petit doit être le seul élève au pays que la loi a banni de l’école française. En fait, il n’est qu’une victime un peu plus ironique de la confusion généralisée qui passe pour de la politique éducationnelle, dans ce pays ou bilinguisme rime trop souvent avec politicaillerie. Les intérêts politiques ont tant pris le dessus sur les vrais besoins des communautés françaises et des enfants français que les parents ne savent plus faire de choix appropriés. Et les administrations scolaires les laissent faire.

Un jour, vous verrez, la politique organisera de la même façon le monde de la danse. Vous voudrez inscrire votre fille dans une école de ballet. On vous dira : elle est bienvenue, si vous avez déjà été concierge.


Ce texte fut publié dans le recueil de nouvelles De face et de billet, par Normand Renaud, aux éditions Prise de parole, 2002. Reproduit avec permission.

Université du Québec à Sudbury

«Le Canada est à l’heure du choix. Ou bien le principe de l’égalité est traduit dans la réalité, c’est-à-dire dans la constitution et les institutions politiques du pays, ou bien l’on affirme ouvertement que l’égalité n’est pas possible et l’on reconnaît que Québec est le seul gouvernement qui soit apte à assurer le développement de la communauté française d’Amérique du Nord, même s’il encadre une partie de celle-ci seulement»

– Pour ne plus être sans pays, rapport du comité politique
de la Fédération des francophones hors-Québec, 1979

Ceux qui savent lire entre les lignes comprennent l’importance de cette phrase; on y affirmait de façon plus ou moins subtile qu’on devait choisir entre les philosophies fédéralistes de Trudeau et celles nationalistes de René Lévesque. On est en 1979, à l’aube du premier référendum du Québec. Ça ne fait pas longtemps que «Québécois» ça veut dire plus que «un gars qui vient de la ville de Québec». Le Québec est à l’ère des réformes, des projets de société, et de l’éveil culturel.

Le théorème de Thomas: Si les hommes définissent une situation comme réelle, alors elle est réelle dans ses conséquences

Plus de 30 ans après la publication du rapport, ce choix hante toujours les francophones hors-Québec.

D’un coté, le Canada, sous le leadership de Pierre Elliot Trudeau, a reconnu le français comme langue officielle partout au Canada, à titre égal devant la loi. Les choix politiques datant de cette période sont la fondation pour tous les fragiles acquis des communautés minoritaires du Canada, des jugements de la Cour Suprême et de Radio-Canada dans l’Ouest.

De l’autre coté, nos cousins québécois, pour des raisons qui leur sont propres, choisissent la deuxième option. Malgré la Reine sur leur argent, ils ont obtenu un certain niveau de souveraineté dans plusieurs domaines clés. Leurs choix de société réflètent qu’ils ont choisi la deuxième option dans le pari présenté par la FFHQ; que le gouvernement de Québec est le seul apte à assurer le développement du fait français en Amérique du Nord, même s’il n’encadre qu’une partie de celui-ci. Aujourd’hui, le Québec est devenu, dans les faits, une société distincte. La province du Québec n’a peut être pas le droit de se dire indépendante, mais le Québécois a certainement le droit se déclarer non-canadien. Même Harper le reconnait.

C’est bien beau tout ce blabla spéculatif. Arrivons à mon titre : Université du Québec à Sudbury.

Si, au lieu de s’obstiner à se séparer des Québécois, avec notre propre drapeau, nos propres institutions, nos propres comités, nos propres juges «bilingues»…, on s’était battu, en 1979, pour donner plus de pouvoir à ce gouvernement de Québec, pour se greffer à cette structure apte à protéger notre vitalité linguistique? Si on s’était battu, non pas pour le contrôle unilatéral de nos assises culturelles, mais plutôt pour un dialogue sain et une inclusion dans cette nouvelle société que l’on finissait justement d’imaginer? C’était bien trop dangereux que le Québec vienne s’imposer dans les compétences provinciales d’une autre province. L’Ontario n’avait pas envie de se faire assimiler, voyons donc!

Aujourd’hui, il est rendu beaucoup trop tard. Les deux modèles de société ont divergé, l’assimilation a décimé nos actifs, le nationalisme québécois a avorté le rêve du Canada français, et d’un coté ou de l’autre de la rivière des Outaouais, on arrive difficilement à se comprendre entre cousins, au niveau idéologique et linguistique, mais surtout sur le plan institutionnel. Peu importe la bonne volonté, le Franco-Ontarien et le Québécois vivent plus souvent qu’autrement un choc culturel la première fois qu’ils se rencontrent.

On s’est contentés, au lieu, face à l’abandon perçu de 90% de la nation, de se faire donner nos propres écoles, avec des curriculums traduits et des lois pour protéger les ayant-droits. Nos combats, pour les écoles, pour les conseils, pour les collèges, nous définissent aujourd’hui en tant que communauté. On ne sait pas grand-chose sur les Franco-Ontariens mais on sait qu’ils se battent pour leurs hôpitaux français, pour leurs collèges français et pour leurs écoles françaises. Comme l’a démontré un article publié au lancement de taGueule, la nécéssité et la possibilité d’une Université franco-ontarienne soulève encore des tollés.

Notre buddé Durham serait content

Selon moi, une telle université, c’est-à-dire pour les Franco-Ontariens, par les Franco-Ontariens, ne serait qu’un autre pas dans la mauvaise direction, un autre point de non-retour dans notre relation avec le Québec moderne. Un virage de plus vers le wet dream de Lord Durham.

Au lieu de s’obstiner à se doter d’une multitude d’institutions «à nous», pour s’inscrire dans la vision de Trudeau, pourquoi ne pas tenter d’harmoniser les systèmes d’éducation entre Québécois et FHQ, pour que partout au Canada, un francophone reçoive la même éducation? Pourquoi ne pas travailler sur une entente semblable à celle entre la France et le Québec pour qu’on puisse envoyer nos jeunes s’éduquer au Québec, dans leur patrie ancestrale? Pourquoi ne pas donner une désignation officielle de CÉGEP au Collège Boréal et à la Cité Collégiale? Pourquoi ne pas inclure la franco-ontarie dans le système universitaire bas-canadien, en adaptant le contexte et les conventions, mais en gardant le fond et le principe?

Les Gaspésiens n’ont pas «l’Université de la Gaspésie», le Lac-St-Jean n’a pas «l’Université des Saguenéens», mais plutôt l’Université du Québec à Rimouski et l’Université du Québec à Chicoutimi, respectivement. Je sais que ça ne se produira jamais, et je sais qu’il est trop tard pour espérer que cette idée attire un certain soutien populaire, mais reste que j’aimerais bien voir l’UQAS avant l’UFO.


Photo: Vue aérienne des installations de Vale à Sudbury, Bob Chambers/Kalmbach Publishing

Les réseaux et la question identitaire

Il y a quelque temps, une amie montréalaise que je n’avais pas vue depuis longtemps me demandait si je suis encore nationaliste (québécois). Nous étions à Montréal. Comme tout bon visiteur bien éduqué j’ai essayé d’être aimable et poli. Mais j’avais beau chasser l’image de Pauline de ma tête, je n’ai pu réprimer un haussement d’épaule révélateur. L’amie semblait déçue:

– Tu avais pourtant des opinions solides dans le temps.

– Et bien, c’était il y a trente ans et puis, tu sais, aussi surprenant que cela puisse paraître, des idées il m’arrive encore d’en avoir une fois à tous les dix ans.

– Te sens-tu encore québécois?

J’ai soupiré. D’ennui. Puis l’amie a ajouté:

– Forcément, tu as voyagé, tu as vu d’autres cultures et t’es devenu un citoyen du monde.

Elle était cynique. Peu importe, j’ai l’habitude. Difficile de retourner au Québec sans me faire demander de décliner mon identité nationale. Ici, à Sudbury, on me demande parfois (pas souvent si on compare) si je comprends la culture franco-ontarienne. Je vais être franc: pas vraiment. Je ne me sentais pas vraiment biélorusse au Bélarus, ni azéri à Bakou. Mais mon amie déçue se trompait à mon sujet. Je reconnais que le processus de la globalisation est puissant mais l’identité globale ne me dit rien. Trop vaste pour ma petite vie qui se passe au sein de réseaux beaucoup plus précis. Ce ne sont pas des «communautés imaginées», comme dirait B. Anderson. B. Latour, un autre sociologue, parle de «réseaux» ou de «collectifs» où interagissent des acteurs humains et non-humains. Lorsque je pense à ma petite personne ces jours-ci, il y a trois «collectifs» qui me viennent à l’esprit. Ils s’activent tous ici, à Sudbury. Vous en faites aussi partie que vous soyez anglo ou franco, grand ou petit, noir, blanc, jaune ou rouge. C’est comme le smog, ces réseaux. C’est démocratique.

Le premier se compose de petites particules invisibles qui existent peut-être que dans ma tête d’inquiet qui se pose trop de questions. (Mon père, qui s’en posait peu, disait souvent que je me posait trop de questions). Bref, ces petites particules, réelles ou imaginaires, voyagent avec les vents et se posent au sol, généralement lorsqu’il pleut ou qu’il neige. C’est emmerdant parce qu’il pleut ou il neige souvent à Sudbury. Sans faire de bruit, ces petites vicieuses incolores et inodores se mêlent à l’eau et la nourriture. Dans le pire de mes cauchemars, elles cheminent jusque dans les corps de mes enfants. Elles sont radioactives, ces petites merdes que je ne peux pas saisir. Elles ont traversé l’océan pacifique pour se rendre jusqu’ici, à Sudbury. Si on pouvait lire leurs étiquettes, on verrait sans doute: Made in Japan. Et c’est gratuit. Une sorte de liquidation à ciel ouvert, si j’ose dire. Un bon exemple de ce que peut produire un mélange de privatisation et de science à vendre au plus offrant.

Mon immersion dans le deuxième «collectif» devrait pourtant me rassurer. Comme tous les autres gouvernements, le canadien a dit que ce n’était pas grave, qu’il ne fallait pas trop y penser à ces particules. Elles sont si petites et elles viennent de si loin, qu’ils ont dit. Les journalistes semblent avoir décidé de soutenir le gouvernement. Après nous avoir montré les même images pendant des jours et des jours, plus rien. Silence. Le film sur Fukushima est simplement terminé. Comme dans Hiroshima mon amour, tout rapport avec la réalité semble être devenu purement accidentel. Le plus difficile, c’est de ne pas l’oublier. C’est l’un des problèmes avec le silence. On oublie vite et facilement. Et les enfants de Sudbury continuent de manger et de respirer. Tout cela pourrait me rassurer. Il s’agirait de ne pas trop penser. Malheureusement, il y a l’affaire des «Robocalls». Cela me fait réfléchir. Qui est derrière Pierre Poutine? C’est la dernière histoire à la télé. Pourraient-ils nous mentir, tricher, ne pas respecter nos droits les plus fondamentaux? Vit-on encore en démocratie ici à Sudbury et là-bas à Montréal? Mais je pense beaucoup trop, sans doute. Et puis, il y aura peut-être le silence, une autre histoire et l’oubli.

Mais le principal problème pour les gens comme moi qui pensent trop, c’est que les espaces publics de réflexions critiques se font de plus en plus rares ici et maintenant. Je le sais. Je travaille dans un de ces espaces. Ici, à Sudbury. C’est une université. J’ai peur que cet espace soit en train d’être transformé en machine à produire de l’image et à ramasser du fric. Un espace de pouvoir et d’argent plutôt qu’un espace de réflexion et de délibérations rationnelles et égalitaires comme dirait le philosophe J. Habermas. Mais cela, on me dit d’y penser si je veux, mais de ne pas en parler. Cela pourrait nuire au marketing. Cela pourrait te mettre sur la liste noire, qu’on me dit aussi. D’autres m’ont dit qu’il n’y a rien à faire, que c’est la faute de la globalisation et du néolibéralisme. Ils ont peur, eux aussi.

Alors, qui suis-je? Cela dépend du «collectif» dans lequel je suis interactif. Parfois, je suis inquiet dans un réseau où s’activent, peut-être, des particules radioactives Made in Japan. Parfois, je reste bouche-bée devant des journalistes qui se taisent après en avoir parlé sans arrêt. Parfois, j’assiste, éberlué et décontenancé, au démantèlement tranquille d’un espace de réflexion au profit d’une logique se fondant uniquement sur l’image, l’argent et le pouvoir – comme si l’image, l’argent et le pouvoir pouvaient être des fins en soi. Il arrive aussi, comme en ce moment, que j’assiste à l’émergence de nouveaux espaces comme taGueule. Cela ne me donne pas vraiment d’identité hégémonique. Mais cela me rend fier d’être ici, avec vous. Cela me permet de trop penser, comme ils disent. De trop penser avec vous, ici et maintenant. Voilà qui je suis, en ce moment.


Photo: The waiting – anon, Hilarie Mais, 1986