Freedom Frogs

Freedom Frogs

Ça fait presque dix ans depuis que j’ai rédigé Freedom Frogs. Il paraît ici dans sa version intégrale, avec néologismes maladroits qui côtoient des anglicismes que j’ignorais. Je ne l’ai jamais vraiment modifié. À l’époque, j’étais en plein milieu de ma formation universitaire dans le presque défunt programme en Arts d’expression de l’Université Laurentienne.

Comme mon école secondaire, le Collège Notre Dame, ne s’impliquait pas du tout aux activités de la FESFO, ma conception de l’identité franco-ontarienne fut plutôt formée par les assemblées générales annuelles dans les gymnases d’école où nous chantions le Notre Place de Paul Demers à l’aide de paroles projetées sur transparents. Et, jusqu’à ce qu’on me parle de la génération CANO dans le contexte de mes cours de théâtre à l’UL, c’est tout ce que je savais des franco-ontariens. On parlait en français, on habitait l’Ontario, et on avait un drapeau.

Et je trouvais ça tellement poche. Voici donc ce à quoi ressemblait la franco-ontarienneté du point de vue d’un jeune homme qui commençait tout juste à la connaître.

GRENOUILLE!

…amphibien
symbolicon du franco-ontarien

à la fois capable de survivre
dans l’eau
sur terre

« une pluie de grenouilles »

à la fois capable de survivre
en français
en anglais

mais il a besoin
des deux

***

Il est symbole de l’évolution
de personnalités multiples

capable de faire des sauts
Immenses

produit de la terre
et de la mer
de notre mère
la terre

***

Il n’accepte pas de se faire
encadrer

Il est nomade par nature
et chante
chante
chante
chante

comme une grenouille
sautillante et bandée
je chante l’Univers

***

Je n’accepte
pas la dualité
que mes parents
m’ont inculqués

Good and Evil
French and English

***

parler en
français
c’est comme
revisiter la
tyrannie de
l’Église oppressive

… parle en français
… dit tes prières

***

rouge vert
stop and go
frog in a blender

***

comme Kermit
It’s not easy being green
en amour avec
la grosse cochonne
superstar

en amour avec
la grosse cochonne
capitaliste

***

il l’hait tellement
leur union nous
semble innaturelle

***

Miss Piggy
you fucking capitalist piglet
I hate your fucking
posing
preening

tu me fais crier
!!!

je change le poste
quand je te vois
et je manque le drumbeat
solo
tribal
animal

d’Animal!
Animal!
Animal!

***

Its not easy being green…
HULK SMASH PUNY HUMANS

***

Freedom Frogs

patates frites
freedom fries
patates frites
freedom fries
patates frites

Freedom Fries
(this is your brain
on America)

***

patates
de la fiction
frites de la
friction
de la passivité
du Couch Potato

monsieur patate
peut changer son visage
monsieur patate
peut changer son lang(u)age

***

monsieur patate
et les
potato kids
se prostituent
sont devenus
des prostitués

le sac à patates
déchiré
troué
ne sert plus
aux courses
de mon enfance
staccato

***

Freedom Frogs Sold Here

on m’a
vendu
ma liberté
on m’a
libéré
du Potatohead
américain
anglo-saxon

on m’a tranché
la gueule
me coupant
la langue

je me souviens

***

je suis l’enfant
de Kermit le franco-frog
et de Miss Piggy
la cochonne
capitaliste
hollywoodienne

elle l’aimait
il était Vert
comme l’argent

***

(les Muppets
sont un produit
des années 80
l’argent était
verte
nous vendait
une nature
l’Interac
n’était qu’un
concept
spermatoco-informationnel)

***

trop de grenouilles
bondissent
comme des moutons
saute-mouton
par dessus le
précipice
d’un Principe

allez vous-en
je vous salut

***

parle en français
parle en français
parle en français

tu crains
et tu te plains
ta crainte
deviens une plainte
deviens terreur
deviens terrorisme

shut the fuck up
fuck off and

evolve

***************************************

j’avale les moustiques
qui survolent vos têtes de cochon

***

ok sure
pas de problème
si les french fries
deviennent freedom fries

no problem

nous les french frogs
devenons the freedom frogs

nous les amphibiens
qui respirent la vie
entre deux mondes

les grenouilles de la liberté

***

la grenouille est au freedom frog
ce que le tétard est
à la grenouille

***

petit tétard
qui ose
pousser des jambes
pour sauter
pour grimper

pour quitter
la soupe primordiale

***

il a le front
il a le courage
il ose d’être amphibien
de devenir un mutant
d’explorer deux univers
en même temps

***

are you a french frog
or a freedom frog

es-tu tétard
es-tu grenouille

***

j’avale les moustiques
qui survolent vos têtes de cochon

***

comme une peste sur l’Égypte
les grenouilles sont guerrières

green grenades go
pull the pin on freedom frogs

***

grenouille crucifiée
freedom frog assassiné

offrande au multivers
multilingue et polyglotte

offrande aux dieux
extra-terrestres et amphibiens
qui voyagent l’étang
de notre inconscient
collectif

sur des objets flottants
des nénuphars
non identifiés

je suis un freedom frog
anthropomorphique
à la recherche d’un rêve
d’un songe
d’une vision
qui m’échappe
comme un maringouin
comme un moustique
mystique

***

grenouille de la liberté
hibernenvoloppée
dans la belle bouette
de la marée
morte

au fond du marais
monosyllabique
de ma langue maternelle

***

le franco geek se cache-cache
des crapauds
qui font de moi la caricature
d’une grenouille
peureuse

se précipitant
comme une précipitation amphibienne
mes frog legs
se feront frire
saveur d’un souvenir
qui ne vient que de temps en temps
freedom frog style

***

on se libère des mains
de notre capteur
suivant la lueur d’un feu de camp
les braises nous embrassent
font siffler le sang
les rêves s’évaporent

***

un cauchemar crapaud
s’évaporêve

un crapaud qui creuse
le cauchemarais de l’hivernationalité
se requestionne l’hiver

la saison des songes

***

au lieu d’enfiler tuque mitaines
raquettes bas de laine
j’oublie mes mots
vice et versa versant
des larmes

faisant le deuil de la dichotomie
freedom franglaise

***

pourquoi parler parce que
ta langue est sclérosée
comme des plaques d’immatriculation
mes mots se répètent comme
des répliques

je me souviens
yours to discover
je me souviens
yours to discover

yours to remember
je me découvre
je ne découvre

rien que mots moumounes
rien que maux de tête
rien que le vide
d’un marais maternel
stagnant

***

hisse et hausse ton drapeau
une fois par année
la nuit sur l’étang
comme la messe de Noël

les enfants ont hâte de partir

***

j’avale les moustiques
qui survolent vos têtes de cochon

***

j’ai l’âme amphibienne
ici dans le nord
une nuit sell out sur l’étang
n’assouvit plus
la soif du premier marais

je chante pour les touristes
qui visitent le musée de
notre culture de
notre culte

sur l’étang de l’espace-temps
les moments nénuphars
sont nombreux

nous permettent
de visionner notre parcours
comme un jeu
de connect the dots

ils nous demandent de saluer
le drapeau franco-ontarien
comme on se prosternerait
devant un crucifix

***

j’avale les moustiques
qui survolent vos têtes
de cochon

***

le croassement de la création
fait résonner les barreaux
de notre prison invisible

culture de musée

invisible mais écrasante
invisiblement omniprésente

freedom frogs on display
tonight

do not feed the animals

ne donnez pas à manger
à boire de l’espoir
ne donne pas à croire
aux enfants bâtards

aux amphibiens potentiels

don’t put me in a cage
don’t keep me from the water
bye bye l’étang
l’océan m’attend

je ne serai ni traître
ni ton ambassadeur

bye bye l’étang
l’océan m’attend


Image : GO FU par Michael Dumontier et Neil Farber

La grenouille sans le bœuf

Cette réflexion sur la place publique du drapeau franco-ontarien est parue originalement dans le journal Le Voyageur en février 2009. Dans l’esprit de la relance de taGueule, la voici en intégrale.


La grenouille sans le bœuf

L’Ontario français est à l’ère des drapeaux. Il y en a des petits, il y a en a des gros. Il y en a des sobres devant les caisses populaires, Le Voyageur, les écoles françaises, le Centre de santé communautaire, sur les joues des enfants le 25 septembre et à la St-Jean, sur des épinglettes et même en étiquettes sur le dos des livres franco-ontariens en bibliothèque. Notre drapeau a même un livre qui lui est consacré et qui en fait l’étonnante histoire et le récit d’un symbole loin d’avoir fait l’unanimité à son origine. Comme le drapeau canadien!

De l’AFO à la FESFO en passant par le chapelet de sites franco.com en Ontario, Montfort et L’écho d’un peuple, aucune institution franco-ontarienne, tant s’en faut, n’omet d’arborer fièrement le drapeau franco-ontarien. En ce sens, comme tout drapeau, il remplit admirablement bien sa fonction : il fédère.

Même les francos d’Ottawa n’ont pas manqué de s’en servir pour ériger leurs monuments de la francophonie. Ce récent accès de fierté, manifesté par l’érection de drapeaux géants, était une réponse forte à un contexte particulier à Ottawa : cette ville ne veut pas s’avouer francophone. C’est une honte nationale et la population francophone de la grande région a réagit fortement à ce mauvais vent : nous sommes ici et d’ici, fiers, debout et in your face!

C’est pourquoi je pardonne la laideur des monuments et l’ostentation qui les accompagne. À un moment donné, il faut dire «whoa!». Avec un monument, on avait compris, avec six, je me suis dit «je ne suis pas sourd, pis j’en r’viens bien des stèles funéraires et des pierres tombales géantes, on n’est pas mort encore!».

À Sudbury, j’aurais souhaité qu’on aille un pas plus loin qu’Ottawa dans l’expression de notre fierté. Après tout, le maire John Rodriguez a hissé unilatéralement le drapeau à l’hôtel de ville et en a reconnu le statut officiel. Moi, ça me suffit et je passerais volontiers à un autre combat. Que d’autres éprouvent le besoin de redire «icitte, c’est chez nous» et d’inculquer cette fierté à la population et surtout à la jeunesse, je peux comprendre l’enjeu de la démonstration. Et sincèrement je les en félicite.

Or, j’entends dans le vent qu’on voudrait monter un autre drapeau, encore plus gros que tous les autres. Là, messieurs dames, on entre dans une autre logique qui n’a rien à voir avec la fierté et encore moins la dignité. On appelle ça de la pantométrie et on glisse vers un curieux penchant pour les records. Ma foi dit Lafontaine : «La grenouille qui voulait devenir plus grosse que le bœuf». Il y a des enflures qu’il vaut mieux ne pas contracter. L’enflure du drapeau, c’est comme de l’enflure verbale : plus personne n’écoute quand tu cries.

Malgré toute cette fierté affichée, des pièges nous guettent : le piège de rester en surface, le piège de banaliser à force de dire qu’on a non seulement un drapeau, mais qu’il est gros, et surtout le piège de n’avoir à offrir que peu de choses à voir. Quand vous allez à Québec allez-vous voir flotter le drapeau québécois ou le château Frontenac? À Ottawa, les Japonais s’arrêtent-ils sous l’araignée géante de Louise Bourgeois ou sous le drapeau franco-ontarien? À Toronto, vous vous faites photographier assis à côté du bronze de Glenn Gould ou sous le drapeau de l’Ontario… avec un chandail des Leafs devant le vieux Gardens? Passons…

Enfin, donner à voir n’est pas tout et attirer les touristes non plus. Il me semble que si l’Ontario français veut participer à quelque fanfare des nations que ce soit, il faudra s’élever au niveau de l’art. Et si cet art était public et franco-ontarien, ma foi, les drapeaux auraient une raison de plus de flotter sans même risquer de nous éclabousser de viscères de batraciens!

Le Collège Boréal a vu juste en annonçant récemment un vrai monument commandé à l’artiste Colette Jacques. Je souhaite de tout cœur que cette initiative culturelle ouvre un nouveau chapitre sur nos représentations collectives. Et pourquoi pas un bronze du folkloriste Germain Lemieux sur le bord d’une route qu’il a sillonnée avec son enregistreuse? On lui fera porter un chandail du Canadien… Devenu vieux, j’aurai de quoi conter.

Et si la Reine jouait au curling?

C’est le soixantième anniversaire du règne de la Reine Élizabeth. Who gives a shit?!

On dira ce que l’on voudra sur la Confédération, les rébellions de 1837, le statut de Westminster et le rapatriement de la Constitution, le Canada est toujours assujetti à la souveraineté de la monarchie britannique. C’est sa belle face, toujours vieillissante, qui apparait sur nos sous et notre argent.

Une examination un peu plus profonde du statut de la monarchie au Canada révèle que notre Reine n’est pas la Reine d’Angleterre, mais plutôt que la Reine Élizabeth est simultanément la Reine d’Angleterre, la Reine du Canada, la Reine de l’Australie et la Reine de la Nouvelle-Zélande, etc.

Je réclame une royauté canadienne, proprement dite. Au lieu de partager la face sur notre argent avec d’autres pays, pourquoi est-ce qu’on n’adopte pas un Prince qui viendrait marier une petite gaspésienne et qui deviendrait notre Roi, pour élever ses enfants au Canada. Ou encore mieux, s’il mariait une canadienne-française de la Saskatchewan et que ses enfants étaient ayant droits, pour qu’ils puissent recevoir une éducation francophone hors Québec. Ils deviendraient dans ce cas autant, si pas plus, canadiens que nous.

Ça pourrait nous donner, dans une génération, une royauté proprement canadienne, bilingue et biculturelle. Comme dans le cas de la royauté belge (le Roi des Belges, et non le Roi de la Belgique), on aurait un monarque du peuple et non du pays. Un roi ou une reine de la troisième solitude, celle des Canadiens bilingues.

Le sentiment républicain au Canada n’a jamais été une force majeure en politique. La fascination du Canada (et du monde entier) avec le mariage du Prince William confirme qu’on aime ça en titi la royauté, même si on est conscients quelque part que c’est complètement dépassé et inutile. Les seuls à se plaindre seraient les journalistes, qui verraient disparaître leurs chances de devenir gouverneur général.

Si on tient tant à conserver ce symbole archaïque et dépassé d’une quelconque autorité, pourquoi ne pas avoir un symbole qui nous représente? On est pognés avec cette monarchie de toute façon, pourquoi pas les faire travailler pour nous un peu? Au lieu de donner à nos Princes une vocation militaire, comme c’est le cas avec les petits Windsor en Grande-Bretagne, on pourrait les inscrire dans un programme de hockey local, et faire d’eux des joueurs de hockey de calibre professionnel. On s’en crisse pas mal du polo et du cricket, right?

Imagine ça, le Roi du Canada, premier choix au repêchage. Et pourquoi s’arrêter là? Il pourrait devenir propriétaire d’un club, un genre de player-coach-GM à la Reggie Dunlop. On pourrait déménager les Kings de LA à Saskatoon, à Moncton, à Sudbury… Pas besoin de s’inquiéter des finances, le Roi en aurait plein! Sa femme aussi pourrait faire un effort, soit jouer au curling, faire du bobsled, ou encore même du patinage artistique. À quand un Roi qui participe à des concours de bucherons? Un Prince qui fait du rodéo au Calgary Stampede? Une Princesse animatrice à MuchMusic?

Tant qu’à y être, on pourrait réviser les faces sur notre argent. Pourquoi pas Robert Nelson sur le 20$? Pourquoi pas Louis Riel sur le 25 sous? Étienne Brulé sur la cenne noire? Lord Durham sur le billet de mille? Rush? Gerry Boulet? Paul Henderson?


Image : Hommage à sa Gracieuse Majesté, Martin Bureau, 2008

Ceci est un cri d’alarme.

Ce qui était supposé être une discussion sur l’implication de la jeunesse franco-ontarienne a vite viré en cri d’alarme de la génération d’aujourd’hui lors d’une table ronde à l’émission Boréal Express à CBON Radio-Canada le 26 janvier dernier.

De l’institutionnalisation de la culture au point de la rendre stérile, à la campagne « Start en français » du CSCNO qui encourage une dangereuse tendance vers la transformation de nos écoles françaises en écoles d’immersions, en passant par le tabou de la fusion des conseils scolaires pour éviter notre suicide collectif, Michel Laforge, Serge Dupuis et Christian Pelletier n’ont pas mâchés leurs mots!

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En terminant, voici une citation d’Antoine Paplauskas Ramunas dans Le Droit en 1971 qui résume bien la crise d’aujourd’hui.

« La jeunesse va toujours ressentir et rejeter un style de la vie et un système instructionnel qui, à ses yeux, semblent être trop mécanisés, dépersonnalisés, déshumanisés, unidimensionnels. Un jour, la situation de l’enseignement mécanisé et surmécanisé peut devenir explosive et même tout à fait incontrôlable, si la nécessité, l’importance, le rôle professionnel, le talent et la préparation appropriée de l’éducateur seraient oubliés ou négligés. »

— Antoine Paplauskas Ramunas, L’éducateur en 1970-2000, Le Droit, le 8 mars 1971


Image : Étudiants de Londres pendant une simulation d’attaque aérienne, 20 juillet 1940