Les réseaux et la question identitaire

Il y a quelque temps, une amie montréalaise que je n’avais pas vue depuis longtemps me demandait si je suis encore nationaliste (québécois). Nous étions à Montréal. Comme tout bon visiteur bien éduqué j’ai essayé d’être aimable et poli. Mais j’avais beau chasser l’image de Pauline de ma tête, je n’ai pu réprimer un haussement d’épaule révélateur. L’amie semblait déçue:

– Tu avais pourtant des opinions solides dans le temps.

– Et bien, c’était il y a trente ans et puis, tu sais, aussi surprenant que cela puisse paraître, des idées il m’arrive encore d’en avoir une fois à tous les dix ans.

– Te sens-tu encore québécois?

J’ai soupiré. D’ennui. Puis l’amie a ajouté:

– Forcément, tu as voyagé, tu as vu d’autres cultures et t’es devenu un citoyen du monde.

Elle était cynique. Peu importe, j’ai l’habitude. Difficile de retourner au Québec sans me faire demander de décliner mon identité nationale. Ici, à Sudbury, on me demande parfois (pas souvent si on compare) si je comprends la culture franco-ontarienne. Je vais être franc: pas vraiment. Je ne me sentais pas vraiment biélorusse au Bélarus, ni azéri à Bakou. Mais mon amie déçue se trompait à mon sujet. Je reconnais que le processus de la globalisation est puissant mais l’identité globale ne me dit rien. Trop vaste pour ma petite vie qui se passe au sein de réseaux beaucoup plus précis. Ce ne sont pas des «communautés imaginées», comme dirait B. Anderson. B. Latour, un autre sociologue, parle de «réseaux» ou de «collectifs» où interagissent des acteurs humains et non-humains. Lorsque je pense à ma petite personne ces jours-ci, il y a trois «collectifs» qui me viennent à l’esprit. Ils s’activent tous ici, à Sudbury. Vous en faites aussi partie que vous soyez anglo ou franco, grand ou petit, noir, blanc, jaune ou rouge. C’est comme le smog, ces réseaux. C’est démocratique.

Le premier se compose de petites particules invisibles qui existent peut-être que dans ma tête d’inquiet qui se pose trop de questions. (Mon père, qui s’en posait peu, disait souvent que je me posait trop de questions). Bref, ces petites particules, réelles ou imaginaires, voyagent avec les vents et se posent au sol, généralement lorsqu’il pleut ou qu’il neige. C’est emmerdant parce qu’il pleut ou il neige souvent à Sudbury. Sans faire de bruit, ces petites vicieuses incolores et inodores se mêlent à l’eau et la nourriture. Dans le pire de mes cauchemars, elles cheminent jusque dans les corps de mes enfants. Elles sont radioactives, ces petites merdes que je ne peux pas saisir. Elles ont traversé l’océan pacifique pour se rendre jusqu’ici, à Sudbury. Si on pouvait lire leurs étiquettes, on verrait sans doute: Made in Japan. Et c’est gratuit. Une sorte de liquidation à ciel ouvert, si j’ose dire. Un bon exemple de ce que peut produire un mélange de privatisation et de science à vendre au plus offrant.

Mon immersion dans le deuxième «collectif» devrait pourtant me rassurer. Comme tous les autres gouvernements, le canadien a dit que ce n’était pas grave, qu’il ne fallait pas trop y penser à ces particules. Elles sont si petites et elles viennent de si loin, qu’ils ont dit. Les journalistes semblent avoir décidé de soutenir le gouvernement. Après nous avoir montré les même images pendant des jours et des jours, plus rien. Silence. Le film sur Fukushima est simplement terminé. Comme dans Hiroshima mon amour, tout rapport avec la réalité semble être devenu purement accidentel. Le plus difficile, c’est de ne pas l’oublier. C’est l’un des problèmes avec le silence. On oublie vite et facilement. Et les enfants de Sudbury continuent de manger et de respirer. Tout cela pourrait me rassurer. Il s’agirait de ne pas trop penser. Malheureusement, il y a l’affaire des «Robocalls». Cela me fait réfléchir. Qui est derrière Pierre Poutine? C’est la dernière histoire à la télé. Pourraient-ils nous mentir, tricher, ne pas respecter nos droits les plus fondamentaux? Vit-on encore en démocratie ici à Sudbury et là-bas à Montréal? Mais je pense beaucoup trop, sans doute. Et puis, il y aura peut-être le silence, une autre histoire et l’oubli.

Mais le principal problème pour les gens comme moi qui pensent trop, c’est que les espaces publics de réflexions critiques se font de plus en plus rares ici et maintenant. Je le sais. Je travaille dans un de ces espaces. Ici, à Sudbury. C’est une université. J’ai peur que cet espace soit en train d’être transformé en machine à produire de l’image et à ramasser du fric. Un espace de pouvoir et d’argent plutôt qu’un espace de réflexion et de délibérations rationnelles et égalitaires comme dirait le philosophe J. Habermas. Mais cela, on me dit d’y penser si je veux, mais de ne pas en parler. Cela pourrait nuire au marketing. Cela pourrait te mettre sur la liste noire, qu’on me dit aussi. D’autres m’ont dit qu’il n’y a rien à faire, que c’est la faute de la globalisation et du néolibéralisme. Ils ont peur, eux aussi.

Alors, qui suis-je? Cela dépend du «collectif» dans lequel je suis interactif. Parfois, je suis inquiet dans un réseau où s’activent, peut-être, des particules radioactives Made in Japan. Parfois, je reste bouche-bée devant des journalistes qui se taisent après en avoir parlé sans arrêt. Parfois, j’assiste, éberlué et décontenancé, au démantèlement tranquille d’un espace de réflexion au profit d’une logique se fondant uniquement sur l’image, l’argent et le pouvoir – comme si l’image, l’argent et le pouvoir pouvaient être des fins en soi. Il arrive aussi, comme en ce moment, que j’assiste à l’émergence de nouveaux espaces comme taGueule. Cela ne me donne pas vraiment d’identité hégémonique. Mais cela me rend fier d’être ici, avec vous. Cela me permet de trop penser, comme ils disent. De trop penser avec vous, ici et maintenant. Voilà qui je suis, en ce moment.


Photo: The waiting – anon, Hilarie Mais, 1986

Debbie Courville va-t-elle mener nos conseils scolaires ?

Le 23 janvier 1998. La création de conseils scolaires homogènes francophones en Ontario est survenue dans la foulée de la réduction du nombre de conseils scolaires dans la province. C’était un développement inespéré pour ce qui est de la maîtrise des francophones sur leurs institutions. Mais ces conseils français sauraient-ils mieux assurer la francité des écoles françaises ?


Le poète maudit Patrice Desbiens a trouvé beaucoup d’images frappantes, troublantes, gênantes et percutantes dans sa longue carrière de paratonnerre involontaire de la dérision de la condition franco-ontarienne. (Voilà une phrase pleine de rimes comme le pauvre Patrice n’en écrit jamais !) Parmi tous ses personnages plus ou moins fictifs, il y a l’inoubliable Debbie Courville, qui habite le recueil au titre trompe-l’œil Poèmes anglais. Debbie, c’est l’inconnue dont on ne connaît que le nom écrit à la main sur la page de garde d’un vieux livre d’école française vendu à un libraire d’occasion. C’est elle que l’on croise, combien d’années plus tard, en serveuse de restaurant qui vous sert en disant :

I’m French, but I don’t speak it. Do you want more coffee ?

Eh oui, quoique non francophone, Debbie est française. Elle peut le dire avec l’assurance de la personne dans son droit. Car la loi suprême du pays, la Charte des droits et libertés, lui donne ce droit quand vient le temps de choisir ou non l’école française pour ses enfants. Les conseils scolaires, eux, ont trop souvent permis que ce pouce devienne un mille.

Les recensements nous disent qu’au fil des générations, Debbie et ses semblables sont devenus la majorité franco-ontarienne. Quand pour une raison ou une autre, ils boudent les écoles d’immersion, ce n’est pas étonnant, donc, qu’ils soient parfois la majorité dans des écoles françaises, Et s’ils n’y sont pas majoritaires, ils sont peut-être encore plus puissants. Car ils bénéficient alors du souci bienveillant que l’on a pour la minorité dans la salle de classe, additionné au pouvoir qui auréole d’eux à titre de majorité dans la société.

Mes lumières en politicologie peuvent sembler discutables. Mais qui sait à quel point elles n’éclairent pas réellement plus d’un épisode de l’histoire récente de nos anciens conseils scolaires, ou plutôt de leurs sections de langue française. À plus d’une reprise et dans plus d’une ville – North Bay, Sudbury, Sault-Sainte-Marie et où encore – des « français francophones » ont réclamé dans leur ville au moins une école française vraiment française et se sont fait rabattre le caquet. On les a traités d’extrémistes, d’élitistes, de séparatistes, de racistes. Et on les a remis à leur place, au même rang que tous, comme il convient aux prétentieux. Or, au contraire de ce qu’on a dit souvent, ni la Charte canadienne des droits et des libertés, ni les politiques du ministère de l’Éducation n’empêchaient le classement des élèves vraiment francophones dans des écoles à part. La preuve, c’est que ça a été fait dans quelques villes ontariennes, même là où le nombre ne le justifiait pas.

Ne pas vouloir accommoder les « français francophones », ça découle sans doute en partie d’une logique de gestionnaires soucieux d’économies. Mais il n’y a pas que ça. En vérité, ça s’explique par la tendance de tout organisme à ravaler la minorité dans la majorité. En Ontario français, c’est Debbie Courville qui a le nombre de son bord. Son poids politique pèse fort sur la conscience des conseillers scolaires élus, après tout, pour représenter et desservir toute la population. Les enfants anglicisés de Debbie n’auront jamais de misère à trouver, eux, une école qui ne leur fasse pas sentir qu’ils sont étranges.

Jusqu’à preuve du contraire – que j’attends de tout cœur et bientôt je vous en prie – rien dans le simple fait d’avoir maintenant des conseils scolaires français ne change de tels rapports de force. En Ontario, tout au fond de la minorité française, il y a la minorité francophone. C’est la minorité dans la minorité, dont Debbie Courville fait bien ce qu’elle le veut. Voilà pourquoi, à l’aurore des nouveaux conseils scolaires homogènes français, et en parlant d’avance au nom des prochains parents qui oseront demander une école authentiquement française, je fais ce pathétique plaidoyer démocratique.

Please, Mrs Courville, you already have all the schools you need. Now can I have one real French school? Just one, please ? Come on, Debbie. Give me a break.


Ce texte fut publié dans le recueil de nouvelles De face et de billet, par Normand Renaud, aux éditions Prise de parole, 2002. Reproduit avec permission.

Première leçon : nature et fonction d’un mot

Comme toutes les mères le savent, il ne faudrait pas trop compter sur le système d’éducation pour que nos enfants apprennent les règles de base de la grammaire française. Nous n’en voulons pas aux enseignants, ils n’ont malheureusement pas été formés pour ça à l’école des sciences. Ce sont les bureaucrates qui pondent les programmes et les conseils scolaires, qui jadis comme l’Église, sont coupables de collaboration dans cette longue agonie de notre langue.

Nous aurions pu chialer, mais nous sommes tannées de le faire. Alors, pour une fois, parce que nous sommes résilientes, nous avons décidé de positiver et d’offrir des leçons de grammaire aux autres mamans qui n’auraient pas le temps de trouver les ressources nécessaires.

Nous ne sommes pas grammairiennes, et nous n’avons aucune prétention à l’être. Nous voulons simplement expliquer quelques bases avec nos mots à nous, et pas le jargon pédagogique incompréhensible des textes officiels. Cela repose sur nos souvenirs d’enfance, soit la méthode Grevisse, celle qui faisait que nos grands-parents arrêtaient l’école à 13 ans et savaient écrire sans faute. Tenants de la dite nouvelle grammaire aux petits arbres s’abstenir.

1ère leçon : nature et fonction d’un mot

Chaque mot a une nature et une fonction. La nature, c’est l’identité du mot, elle est quasi-immuable, c’est son marqueur génétique. Un mot peut donc être : un substantif aussi appelé un nom (chien, chat, langue), un verbe (manger, parler, être); un adverbe (hier, souvent, malheureusement); un pronom (je, nous, mes, ton); un déterminant (le, des, les); un adjectif (belle, gros, gentil). Souvent on associe plusieurs éléments comme « un gros chien », on parle alors de « groupe nominal ». De la même façon, un verbe est souvent conjugué et donc comporte plusieurs éléments comme « a été mangé », on parle alors de « groupe verbal ».

Mais chaque mot peut avoir des fonctions différentes dans une phrase : sujet, verbe, complément d’objet direct (COD), complément d’objet indirect (COI), complément circonstanciel (C.C.) (de temps, de lieu, de moyen, etc.). En règle générale, dans la langue française, on connaît la fonction d’un mot grâce à la place qu’il occupe dans la phrase (et non grâce à sa terminaison comme dans les langues à déclinaison). Les compléments circonstanciels sont des agents libres, ils peuvent se placer un peu n’importe où. Alors que la structure de base de la phrase est : sujet + verbe + COD, sauf à vouloir faire du style!

On peut trouver le sujet en posant la question « Qui? »

On peut trouver le COD en posant la question « Quoi? »

On peut trouver le COI en posant la question « A qui? »

On peut trouver les C.C. en posant les questions « Où? Quand? » etc.

Le verbe décrit l’action de la phrase.

Exemple

Le chat et la souris sont des noms mais ils peuvent être des sujets, des COD, des COI, etc.

Code couleur

[hl-yellow]En jaune[/hl-yellow], on souligne le sujet. [hl-green]En vert[/hl-green], on souligne le COD. [hl-red]En rouge[/hl-red], on souligne le verbe. [hl-blue]En bleu[/hl-blue], on souligne le COI. [hl-pink]En rose[/hl-pink], on souligne les compléments circonstanciels.

[hl-yellow]Le chat[/hl-yellow] [hl-red]voit[/hl-red] [hl-green]la souris.[/hl-green]
[hl-yellow]La souris[/hl-yellow] [hl-red]mange[/hl-red] [hl-green]du fromage.[/hl-green]
[hl-pink]Hier,[/hl-pink] [hl-yellow]la souris[/hl-yellow] [hl-red]est passée[/hl-red] [hl-pink]dans la cuisine.[/hl-pink]
[hl-pink]Demain,[/hl-pink] [hl-yellow]le chat[/hl-yellow] [hl-red]donnera[/hl-red] [hl-green]du fromage[/hl-green] [hl-blue]à la souris.[/hl-blue]

Utilité de la leçon

Il s’agit de la base de la langue. Comme la base de la division de la pensée scientifique : le biologiste étudie la nature de l’homme. Le sociologue étudie les fonctions de l’homme (est-ce qu’il est plombier, mineur ou bucheron? Mère, père, frère?). Il est impératif pour nos enfants de comprendre cette distinction afin qu’ils puissent, par la suite, bien faire leurs règles d’accord (du sujet avec le verbe, des participes passés, etc.). Mais de façon plus générale, cette distinction est utile pour comprendre la grammaire, la conjugaison et la syntaxe.

Exercices conseillés

Faites écrire des phrases à vos enfants les plus complexes possibles. Demandez-leur, avec notre code couleur, d’identifier les fonctions des mots (en les soulignant), et en dessous d’indiquer la nature du mot.

[hl-pink]Hier,[/hl-pink] [hl-yellow]les enfants[/hl-yellow] [hl-red]ont trouvé[/hl-red] [hl-green]des cadeaux[/hl-green] [hl-pink]sous le sapin.[/hl-pink]
adverbe, groupe nominal, groupe verbal, groupe nominal, groupe nominal

[hl-yellow]Ils[/hl-yellow] [hl-green]les[/hl-green] [hl-red]ont trouvés[/hl-red] [hl-pink]sous le sapin.[/hl-pink]
Pronom personnel, pronom, groupe verbal, groupe nominal

À vos crayons, et bonne chance!

Autres ressources

Vous trouverez ici des exercices que vous pouvez faire et qui seront corrigés.

Lettre aux éditeurs: À qui revient la responsabilité?

Si mon enfant ne sait pas ou ne veut pas s’exprimer en français, c’est de la faute des enseignants et des enseignantes. Si nos élèves préfèrent s’exprimer en anglais, c’est à cause de nos directions et de nos conseils qui ne nous appuient pas. Si on ne veut pas parler français, c’est à cause des systèmes de valorisation comme L’étoile du mois ou les Franco-primes,… et bla bla bla! Il faut arrêter de publier des articles biaisés qui ne montrent qu’une facette du problème.

La réalité est qu’il manque certains éléments importants à notre équation. Les parents, la famille, ainsi que la communauté existent aussi. Avec le monde de l’éducation, ils jouent un rôle primordial pour que nos jeunes développent un sentiment d’appartenance face à leur langue et à leur culture.

Il est juste de dire que l’école doit inclure dans sa programmation des évènements, activités, groupes de musique, troupes de théâtre, choix de lecture, choix de musique, tournois sportifs et ainsi de suite. Et à l’école élémentaire? Il est possible d’organiser des jeux de balles, de cordes, de marelle ainsi que de développer du vocabulaire sportif et d’encourager (sans punir) qu’il soit employé dans la cour d’école. De plus, le personnel enseignant et non enseignant doivent aussi se montrer authentique dans leur façon de promouvoir leur culture. Et surtout, ils doivent s’exprimer en français dans l’école, entre collègues et devant les élèves. Malheureusement, les jeunes enseignants semblent pour la plupart négligeants de ce côté. Pourquoi? Je pense sérieusement que les conseils scolaires francophones ne se donnent pas la peine d’embaucher des enseignants convaincus ni, si on peut se permettre l’expression, « la crème de la crème ». On se contente de prendre les premiers venus avec une éducation qui laisse à désirer et, zéro ou peu d’expérience, car voyez-vous, on économise ainsi en n’ayant pas à les payer aussi cher qu’on rémunérerait un enseignant ou une enseignante ayant un certain montant d’années d’expérience. De plus il serait de mise d’affirmer que l’École des Sciences de l’éducation ne fournit pas les outils nécessaires ni la formation aux sujets qui seraient aptes à créer des éducateurs imprégnés de la culture et de la langue française (même s’ils ne sont pas eux-mêmes franco-ontariens car ceux-ci doivent aussi connaître notre culture s’ils veulent enseigner dans nos écoles). Lorsque les éducateurs ne sont pas authentiques dans leur appartenance et leur fierté franco-ontarienne, comment peuvent-ils transmettre quelque chose d’aussi important aux jeunes?

Cela dit, n’oublions pas le rôle des parents dans cette histoire. Ces derniers sont souvent les premiers à blâmer les écoles et les enseignants de ne pas relever le défi: « c’est à cause de l’école si nos enfants ne veulent pas s’exprimer en français! » Sûrement en partie. Or, si le parent ne fournit pas à son enfant l’occasion de vivre sa culture en l’accompagnant à des spectacles de musique, des pièces de théâtre, des activités communautaires et sportives dans sa langue, comment développera-t-il un sens d’appartenance et de fierté? Voudra-t-il s’exprimer en français si ses parents ne le font même pas? Le folklore, les traditions, les mets et recettes,… franco-ontariens et canadiennes-françaises occupent une grande place pour nous et si on a perdu ou oublié ces choses et bien elles se retrouvent! Et voilà le rôle de notre communauté francophone. C’est à elle que revient la responsabilité de retracer, d’organiser de telles activités et d’inviter la communauté à y participer.

Voilà! Ce n’est pas en se blâmant l’un l’autre qu’on arrivera à rendre vivante notre francophonie, mais en se responsabilisant et en travaillant ensemble! Ce n’est qu’à partir de ce moment que nos enfants auront une chance de survivre et de vivre fièrement leur langue et leur culture franco-ontarienne si riche en expériences de vie et si belle dans toutes ses saveurs.

Je ne suis pas une animatrice de la FESFO

Un beau jour d’été, il n’y a pas tellement longtemps, j’ai découvert une nouvelle facette de la francophonie ontarienne. Non, ce n’est pas celle du Notre Place, ni celle du drapeau franco-ontarien. La richesse culturelle franco-ontarienne ou canadienne-française ne se limite pas à la tire de la Sainte-Catherine, aux tartes au sucre ou aux tourtières.

Non, je ne suis pas animatrice de la FESFO et je ne vois pas le monde qu’en vert et blanc. Moi qui souhaitais tellement m’intégrer à ce monde en mouvement n’étais pas satisfaite par la francophonie qu’on m’avait présentée à l’école. Elle me contraignait dans ma volonté de me brancher à ma société. En étant tellement retournée vers elle-même, dans le but de se protéger, elle me semblait stérile et stagnante! Cette francophonie ontarienne était à mes yeux figée dans le temps et défendue par les nostalgiques du « bon vieux temps ». Ses structures et institutions, malgré qu’elles avaient l’air de m’ouvrir la porte afin que je puisse m’insérer et participer, ne voulaient pas changer leur vieille façon de faire et blâmaient le manque de progrès de la jeunesse paresseuse.  Je ne m’y reconnaissais plus.

Le blâme qu’on m’a mis sur les épaules m’a repoussée d’autant plus de la langue et de la culture plutôt que de m’attirer vers elles. Ce n’est pas de ma faute si je ne connais pas le bon mot français pour m’exprimer, ce n’est pas de ma faute si mon milieu quotidien est anglophone! On me présente la « Barbie » francophone, imperfections linguistiques non incluses, qui emploie toujours un français standard en assistant sans faute à tous les Jeux franco-ontariens au secondaire et on s’attend à ce que je suive ce bon exemple irréaliste. Elle est toujours souriante et confiante, elle a toujours eu ses services en français, elle n’a pas eu de difficultés à faire ses études en français, elle te regarde avec conviction, mais elle cache quelque chose. Derrière son bonheur éternel plastifié, il y a un vide. Ce conditionnement linguistique et culturel se traduit par une chaîne d’assemblage continu d’abandon éventuel de cette identité.

Peu importe le nombre de messages préenregistrés qu’elle récite avec toujours autant d’ardeur que la première fois qu’on me l’a présentée, je refuse d’accepter cet endoctrinement! Une bonne franco-ontarienne connait toutes les paroles du Notre Place! Une bonne franco-ontarienne travaille à éliminer les anglicismes dans son français oral! Elle ne sait pas qui elle est, ni même vraiment pourquoi elle récite ces vers. C’est peut-être pour se convaincre de sa marque, de son appartenance. Ce voile identitaire ne me représente pas; il est surréel, il est inatteignable, il est vide de sens.

C’est une commercialisation du « franco-ontarien » qui me révolte. Les jeunes se découragent devant cette distorsion de l’idéal franco-ontarien, ils sont dégoutés même. Quel manque de vie! Quel manque d’esprit et d’humanité!

J’existe, je vis, je suis le produit de mes réalités et ma langue est loin d’être parfaite. Ça ne veut pas dire que je ne suis pas consciente de mes erreurs ou que je n’essaie pas d’améliorer mon niveau de langue, mais libérez-moi de la honte de ces fautes afin que je puisse rester motivée et continuer d’apprendre. C’est décourageant d’intérioriser tout le blâme de ne pas être « au niveau » dans sa propre langue, de ne pas avoir les outils afin de s’exprimer pleinement dans celle-ci et ce, toute seule. Les découragés décrochent et les autres ne sont là que pour augmenter leurs chances d’avoir un boulot, mais ne sommes-nous pas plus qu’un avantage comparatif sur le marché du travail et quelques réminiscences canadiennes-françaises?

J’ai découvert que je n’étais pas la seule à déplorer la stagnation de la culture franco-ontarienne, qu’il y avait encore des organismes culturels qui étaient toujours pleins de vie, alimentés du happening francophone du Canada et d’ailleurs. Cette identité n’est qu’une facette de la francophonie mondiale, nous pouvons à la fois être franco-ontariens, canadiens-français et citoyens du monde.

J’ai arrêter d’écouter les albums de Swing en répétition, la seule musique francophone que je connaissais à un moment donné, car je me sentais mal d’écouter de la musique en anglais de peur de ne pas faire un « assez grand effort ».

C’est par les vers de Patrice Desbiens, de Daniel Aubin et les textes de Konflit que je baigne dans les ombres de la francophonie. Je me comprends mieux. Je peux refuser de me soumettre à cette stérilité identitaire franco-ontarienne, enfin je peux respirer!

Je peux respirer en étant consciente de la fragilité identitaire et linguistique du lys qui a grandi parmi les roses. Ça me rassure et me donne de l’espoir : j’ai le droit de simplement vivre en français et ne pas avoir à monter des barricades pour survivre en français. J’ai un point d’accès, la vraie francophonie ontarienne, organique comme elle l’est par laquelle je peux m’identifier.

J’y suis d’autant plus attachée puisqu’elle se distingue du « fais un effort » parce qu’on va te nommer « étoile du mois » si tu parles en français assez souvent dans la cour d’école. Cette nouvelle perspective de la francophonie et de ma place au sein d’elle en Ontario, au Canada et ailleurs, me parle et me représente mieux. Je la comprends, je la vis. Elle est authentique, spéciale, je veux la développer. Je suis prête à y mettre du temps, ce n’est plus un fardeau.

Je constate qu’elle évolue, qu’elle change avec le temps, qu’elle est dynamique. Elle ne me contraint plus, elle m’enrichit et mon avenir est d’autant plus coloré grâce à elle. Maintenant que je me retrouve à avoir un meilleur sens de ce qu’est cette francophonie ontarienne, je ne veux pas la perdre de vue.

Mes nombreux collègues de classe ont décroché, il y a longtemps, mais je ne peux m’empêcher de leur souhaiter la même exposition à la véritable francophonie ontarienne, de sa place dans le Canada français, dans le Canada et ailleurs.

Nous avons perdu du temps, mieux comprendre les nuances et les moments ténébreux de la vraie francophonie est primordial dans le développement d’un plus grand attachement à cette langue et à cette culture pour tout adhérent.

A word to the students of collège Boréal

It’s my pleasure this morning to say a few words to the young men and women who are studying in this fine new college. I’ll say them in the language in which most of you seem more comfortable, judging from what I’ve heard in the halls and the cafeteria.

Yes sir, you see it coming and you’re right. The blame, the sermon, the self-righteous talking down. But before you tune me out, here’s something for you to hit me with. I admit that I’m in no position to blame you for something I was doing myself when I was your age. I grew up here in Sudbury, like many of you. And like most of you, English was the language I felt good with. English was the way to sound like a man without sounding like my parents or my teachers. So I spoke English to everyone, except when forced otherwise. That was the way to be myself. If I’m not mistaken, you are all speaking English right now for that same reason : to be yourselves. I remember the feeling. It’s such a strong one that you don’t feel even the least bit out of place when you walk around laughing and talking English in the halls of a French school.

Mais un jour, j’ai eu l’intuition de ce qui m’arrivait en vérité. J’étais loin de me donner ma propre personnalité, d’exercer ma liberté, d’avoir l’air confiant en parlant l’anglais. En vérité, je faisais docilement ce que la société voulait que je fasse. Je n’essayais pas d’être moi-même. J’essayais d’être comme tout le monde.

À l’époque, je faisais comme vous mes études postsecondaires. Je voyais vite venir le temps où j’allais devoir savoir qui j’étais vraiment, si je voulais trouver ma place et mon salaire. J’osais peut-être aussi rêver, un peu, de faire une différence dans mon petit coin de pays et d’aider à bâtir un monde meilleur. C’est là que j’ai commencé à voir mes parents canadiens-français d’un autre oeil. C’est là aussi que j’ai commencé à voir plus clairement l’histoire de mon peuple. La misère économique qui l’a poussé à émigrer dans le Nord ontarien. Les pressions qu’il a subies de partout pour abandonner le français. Les efforts qu’il a maintenus sans grand succès pendant cent ans pour donner à ses enfants au moins des écoles françaises, au moins ça. En fin de compte, j’ai compris d’où je venais. J’ai compris où je m’en allais. Et j’ai compris qu’en parlant tout le temps anglais, je tournais au ridicule un courage que j’étais encore loin d’avoir montré moi-même.

Students of collège Boréal, I suspect you feel uncomfortable hearing me speaking English to you so publicly, so officially, on French radio for all to hear. I’m doing it in the hope it might help you realize how out of place you sound speaking English in this building, of all places, after so many people worked so hard for so many years to make this beautiful, ultra-modern, high-tech French language college a reality, for you.

I know you can very well do without my respect or anyone else’s. After all, you are your own man, your own woman. You don’t need to be told what to think and how to behave. You’re living life on your own terms. That’s what I thought I was doing too, before I realized that I still had some growing up to do. I hope to meet some of you some day down the road. But I would have so much enjoyed meeting you now. I somehow had hoped that you would all be different than I was at your age.

Qui parle français en Ontario ? C’est triste à dire. Il y a de petits enfants, il y a des adultes, mais entre les deux, il n’y a pas de jeunesse. Celle qui fait du bruit. Celle qui fait du fun. Celle qui fait de la vie. Ça manque beaucoup. Ça pourrait être vous.


Le 3 octobre 1997. Depuis son ouverture en 1994, le collège Boréal avait occupé des locaux de fortune. Le matin de l’ouverture officielle de son nouveau campus, j’ai livré ce billet en ondes depuis le hall d’entrée, d’où CBON Bonjour diffusait une émission en direct. Un peu ironiquement, j’ai adapté ma langue et mon langage à mon public.

Ce texte fut publié dans le recueil de nouvelles De face et de billet, par Normand Renaud, aux éditions Prise de parole, 2002. Reproduit avec permission.

Quand on devient minoritaire dans sa propre école

Après avoir lu l’article « Perspective sociolinguistique sur le comportement langagier des Franco-Ontariens » de Raymond Mougeon, je me suis mis à réfléchir au problème des ayants droit dans les écoles de langue française en Ontario. Au contraire des écoles de langue anglaise de cette province qui divisent les classes en immersion et en « core French », tous les élèves des conseils scolaires de langue française sont envoyés dans les mêmes salles de classe — qu’ils soient de langue maternelle anglaise ou de langue maternelle française.

En fait, l’idée d’avoir des « ayants droit » qui ne parlent pas un mot de français dans les écoles de langue française est dérangeante en soi. Si l’école de langue française est le bastion qui espère pouvoir permettre un refuge et un endroit d’épanouissement pour les jeunes francophones de l’Ontario (malgré le fait que ce rôle imposé est déjà trop large pour une seule institution), pourquoi cherche-t-on constamment à diluer la francophonie au sein même de celle-ci? Si au moins l’école arrivait à former ses propres enfants dans la langue et culture de l’Ontario et du Canada français, il n’y aurait pas de problème. Comme ce n’est pas le cas, comment peut-on s’attendre à ce qu’elle le fasse avec les ayants droit?

« En effet, c’est en apprenant une langue de leurs parents [qui ne font pas toujours l’effort/ne ressentent pas le besoin d’immerger leurs enfants dans la langue française à la maison] ou des locuteurs natifs qui font partie de leur environnement [c’est-à-dire, leurs camarades de classe, trop souvent unilingues anglophones] immédiat que les jeunes enfants s’approprient les normes linguistiques de la communauté qu’ils deviennent ainsi eux-mêmes des locuteurs natifs de cette langue et qu’ils peuvent éventuellement à leur tour servir de modèle linguistique aux générations suivantes. »

Raymond Mougeon, Perspective sociolinguistique sur le comportement langagier des Franco-Ontariens

Comment alors, les jeunes francophones seraient-ils en mesure de retransmettre quoi que ce soit s’ils n’ont jamais eu la chance de bien acquérir la langue et sa culture associée dès le départ? De toute façon, quelle raison ces élèves auraient-ils pour vouloir l’acquérir tout court? Comme l’a expliqué Rosanna Leblanc en 1969 dans le documentaire de Michel Brault, Éloge du chiac, « parler français parce qu’on est Français, quelle résonance est-ce que ça a chez un enfant qui grandit, qui ne se fait pas de problème de philosophie sur qui il est »?

Déjà dès un jeune âge, l’enfant qui est de langue maternelle française est aliéné, et ce, dans sa propre institution. Ironiquement, c’est au sein de cette même institution qu’il sera écœuré par ses professeurs qui lui répètent « parle français », malgré le fait qu’elles et ils sont responsables pour le contexte poussant l’élève vers l’anglais.

Il ne faut pas oublier les « si vous parlez français, vous aurez des meilleures chances d’avoir un emploi! » fréquemment entendus dans les salles de classe. Comme si le fait de parler sa langue maternelle était justifiable seulement par le fait d’être mieux rémunéré qu’un voisin unilingue! Pourtant, les professeurs continueront à offrir ce raisonnement à leurs élèves parce qu’ils ne sont pas conscients de leur propre culture ou de l’histoire de leur pays. Oublient-ils comment l’union des deux Canada a été achevée? Se rendent-ils compte qu’il existe un autre monde à l’extérieur d’American Idol (laissez faire le défunt Canadian Idol), de UFC et de Jersey Shore?

Bien sûr, il y a des exceptions à la règle. Les bons professeurs existent. Ils exposent leurs élèves à ce qui formera au moins les éléments de base d’une culture générale. Si une faible proportion d’élèves décide de maintenir (au moins en partie) leur identité française, c’est en grande partie grâce aux efforts de ces trop peu nombreux enseignants intelligents et conscients. Ce n’est pas que la culture de langue anglaise est néfaste. Au contraire, la possibilité de s’immerger dans une deuxième langue enrichit sans doute la vie d’un individu. Cependant, si cet individu n’a jamais eu l’occasion de baigner dans la culture de sa première langue c’est certain qu’il la trouvera vide, plate, désuète, inutile, et en conséquence, il l’abandonnera. De toute façon, si on ne cherchait pas à attirer une clientèle anglophone, faudrait-il vanter le bilinguisme autant qu’on le fait actuellement ou pourrait-on insister sur l’excellence du français au lieu?

L’éducation de langue française en Ontario est en danger. Pas par la menace que pose l’anglais, mais par la menace que pose l’instruction par des acculturés et par la menace que pose un milieu anglophone au sein des écoles de langue française. Si on veut pouvoir continuer à vivre en français en Ontario (même si ce n’est pas dans la totalité des sphères de la vie quotidienne), il faudra d’abord former les enseignants en culture et en conscience franco-canadienne afin qu’ils soient en mesure de retransmettre celle-ci à leurs élèves. Apprendre qu’il y a des petits francophones à Shédiac au Nouveau-Brunswick, à Sherbrooke au Québec, à Winnipeg au Manitoba et ailleurs au Canada qui vivent des choses semblables à ceux de Sudbury (ou Ottawa, ou Kapuskasing, ou Hearst) en Ontario, ça peut influencer les choix et ouvrir l’esprit du jeune francophone. Également, il faudra veiller à ce que les élèves qui arrivent en maternelle soient accueillis dans un milieu qui est véritablement entièrement francophone, incluant la cour de récréation. Les conseils scolaires francophones de l’Ontario sauront-ils relever le défi?

L’ennemi parmi nous

On a beau critiquer les actions originaires de la communauté anglophone de l’Ontario, mais ce serait oublier un grand problème existant chez les jeunes Franco-Ontariens. Si ce n’est pas la réalité de toute la province, ce l’est au moins dans la région de Toronto, où cohabitent deux conseils scolaires de langue française. De l’extérieur, ces bâtisses représentent tous les exploits et les sacrifices des Canadiens français s’étant battus pour leurs droits, des Patriotes à nos jours. On s’attend alors à y retrouver des jeunes fiers de leur langue, de leur culture et de leur héritage. Malheureusement, on sait bien que les apparences sont très souvent trompeuses, comme dans ce cas. En y posant pied, on n’entend pas un seul mot de français de la part des élèves. En effet, c’est l’anglais, et même parfois l’arabe, qui y est la langue d’usage. James Whitney, le Premier Ministre de l’Ontario qui a fait passer le célèbre Règlement 17, en serait très fier.

Il est vrai qu’autrefois l’ennemi du Canadien français était l’Orangiste, mais de nos jours, il est son propre ennemi. Pourrait-on vraiment dire que tous les élèves de ces écoles dites francophones sont des Franco-Ontariens? Aucunement. Ce serait une terrible insulte envers tous ceux et celles qui ont tant fait pour les droits des Canadiens français, mais surtout des Franco-Ontariens. Tandis que certains renient leur héritage francophone, d’autres le dissimulent. Ce n’est qu’une petite minorité qui s’affirme et se dit fière. Évidemment, ce n’est pas facile pour eux, se retrouvant comme victimes dans l’institution qui se devait de les protéger. Ils se font ouvertement appelés « fags » et on les critique pour leur choix linguistique pas « cool », mais qui est, après tout, le leur.

Si un étudiant francophone voulant s’exprimer dans la langue de ses aïeuls dans une école francophone se fait demander : « Why are you speaking french? », alors comment peut-on espérer une solidarité franco-ontarienne? Si un étudiant demandant à son enseignant d’éducation physique s’il peut regarder une vidéo d’exercices en français se retrouve sur le banc dans ses équipes sportives, comment peut-on croire que ces écoles promeuvent vraiment notre culture et notre langue? Si un enseignant crie après une élève de neuvième année ayant demandé de regarder une vidéo en français et qu’elle en pleure, peut-on espérer un meilleur avenir pour notre minorité? Si, dans une école, un élève ne peut être lui-même sans être persécuté, arrêtons de dire que tout va bien et cherchons des solutions.


Photo : Archives de la ville de Toronto

La génération franco-prime

« Franco-prime! » s’exclama l’enseignante.

« But Madame, I don’t even know how to say ‘Mega-Zord’ in French! » réponda l’enfant.

« Maintenant tu vas m’en devoir deux ».

« This sucks! I never get to go to the Franco-fête madame! » s’exprima à nouveau l’enfant.

« Bon ça y’est, tu as déjà perdu tes trois franco-primes pour la semaine, Jeffrey. »

Une scène fréquente dans les salles de classe de l’Ontario français des années 90. Visant à encourager les jeunes à parler en français en leur accordant une récompense à la fin de l’année (encan, sortie scolaire ou autre), les Franco-primes ont souvent eu l’effet inverse dans les écoles franco-ontariennes.

Étant donné le manque de succès de ce système, il a finalement été écarté au début des années 2000 en raison de la hiérarchisation (non voulu) qu’elle créait au sein des salles de classe de l’Ontario français. Toutefois, un équivalent a été créé depuis : les Étoiles du mois. Au lieu de récompenser les enfants avec des sorties scolaires ou des encans, on fait tout simplement proclamer le fait qu’un enfant parle plus souvent le français que ses camarades de classe devant l’école au complet durant une cérémonie au gymnase et on lui accorde un certificat.

Bien que l’initiative vise à souligner l’effort que fait cet enfant et faire de lui l’exemple à suivre pour ses camarades de classe, la pratique demeure problématique à plusieurs égards.

Premièrement, en créant une hiérarchisation de la langue dans les salles de classe comme les Franco-primes le faisaient jadis, les Jeffrey de l’exemple ci-dessus n’ont habituellement aucune chance de remporter un tel certificat ou d’être valorisés pour l’effort qu’ils consacrent à parler le français.

Un deuxième problème n’est pas le fait qu’on cherche à souligner le franc-parler des « étoiles du mois », c’est plutôt le fait qu’on cherche à valoriser ce qui devrait être la norme. Existe-t-il des initiatives où l’on souligne le fait qu’un élève parle mieux l’anglais que le restant de ses camarades de classe dans les écoles de langue anglaise de la province?

Finalement, il faut souligner le fait que ce genre de système n’a pas les effets voulus. Au lieu de rassembler les élèves au gymnase de l’école pour une cérémonie mensuelle, ne pourrait-on pas concevoir une activité en salle de classe où les jeunes seraient responsables de consommer de la culture francophone en salle de classe? Au lieu qu’on impose le premier disque de Gabrielle Destroismaisons (il a dix ans quand même…) durant une session formelle de formation culturelle, il serait sans doute plus sage de laisser les élèves guider la recherche culturelle. Pourquoi ne pas les envoyer faire une recherche collective dans Internet afin de trouver un nouveau disque de musique ou un film de langue française pendant 30 minutes?

On me dira que le « big bad Internet » est plein de cochonneries et que ça ne serait pas prudent de faire ainsi. Est-ce vraiment plus dangereux de faire une recherche pour de la musique émergente ou des clips d’émission de télévision que de faire une recherche sur Jacques Cartier? Ne vous inquiétez pas, ça sera sans doute moins pire que le contenu du nouveau Call of Duty que vous avez acheté à votre enfant la semaine dernière (la cote M désigne 17 ans et plus pour de très bonnes raisons…) Il semble que cela serait une utilisation plus efficace non seulement des outils disponibles aux écoles (connexion Internet, projecteurs multimédias, tableaux d’affiche) mais également du temps de préparation des enseignants. Cette solution réduirait effectivement le montant de travail qu’engendre la formation culturelle dans les écoles de langue française de l’Ontario.

Qui le sait? Peut-être que les enseignants profiteraient aussi de ces recherches…