Coup de balai dans une école ontarienne

Le 12 juin, 1997. Les nouvelles rapportaient le cas d’un enfant francophone du Sud-Ouest ontarien qui perdait l’accès à l’école française, étant donné que ses parents n’étaient pas des « ayants-droit » selon la constitution.


Si jamais il me venait la grotesque idée de m’inscrire dans une école de ballet, je ne serais pas surpris qu’on me demande, d’un air compatissant : Monsieur, avez-vous déjà dansé le ballet ? Si jamais, (le ridicule ne tuant pas), cette école m’admettait, je ne serais pas surpris non plus qu’on me place dans une classe pour étudiants ayant besoin, disons, de beaucoup d’amélioration. Pour tout dire, je comprendrais que pour mon bien, on m’envoie ailleurs, dans un endroit mieux adapté à mes besoins. Un centre pour perdre du poids, par exemple. Après tout, le ballet, ça exige un minimum de prédispositions physiques.

En revanche, si vous voulez faire admettre votre enfant dans une école française du Canada, on ne voudra pas savoir à quel point il comprend ou il parle le français. Non : on voudra savoir si vous, le parent, avez déjà compris un peu de français, il y a déjà bien longtemps, avant de vous être assimilé et d’avoir tout oublié. On voudra savoir si vous, le parent, avez déjà fréquenté une école française au moins quelque temps dans votre lointaine jeunesse. On ne vous demandera surtout pas de parler français à la maison avec votre enfant. On ne posera pas non plus la question bien trop évidente : votre enfant parle-t-il français ?

Si on vous la posait, ne vous inquiétez pas, ce serait sans conséquence. Car la section 23 de la Charte des droits et libertés du Canada est ainsi faite qu’elle ouvre grand les portes des écoles françaises à pleins d’élèves qui ne parlent pas le français. Ajoutez à cette loi-là les politiques éducationnelles qui mettent tout le monde dans la même classe sans le moindre classement et vous obtenez quoi ? Une école française qui n’est française que par accident, quand elle l’est encore. Pour achever le portrait, mettez les écoles d’immersion sous l’égide des administrations scolaires anglaises plutôt que française, de sorte que les francophones n’aient pas ce moyen de trier la clientèle.

En Ontario, vous trouverez sans peine, dans une école soi-disant française, plein d’élèves anglais qui n’entendent jamais le français ailleurs que dans la bouche de leur professeur, surtout pas dans la leur. Ils sont là parce qu’ils croient que l’école française, c’est meilleur que l’immersion. Et vous trouvez, sans plus grande peine, dans une école d’immersion soi-disant anglaise, des élèves qui vous diront en un français tout à fait assuré qu’ils sont là parce que l’immersion est meilleure pour eux, tant leur français est faible. Ils sont là pour faire de bonnes notes plus facilement, ou pire, pour fuir une école française trop peu française.

Et à travers tout ça, vous trouverez deux parents anglophones du Sud-Ouest ontarien dont l’enfant parle très bien français sans avoir accès à une école française, une école qu’il a pourtant déjà fréquentée. Ce pauvre petit doit être le seul élève au pays que la loi a banni de l’école française. En fait, il n’est qu’une victime un peu plus ironique de la confusion généralisée qui passe pour de la politique éducationnelle, dans ce pays ou bilinguisme rime trop souvent avec politicaillerie. Les intérêts politiques ont tant pris le dessus sur les vrais besoins des communautés françaises et des enfants français que les parents ne savent plus faire de choix appropriés. Et les administrations scolaires les laissent faire.

Un jour, vous verrez, la politique organisera de la même façon le monde de la danse. Vous voudrez inscrire votre fille dans une école de ballet. On vous dira : elle est bienvenue, si vous avez déjà été concierge.


Ce texte fut publié dans le recueil de nouvelles De face et de billet, par Normand Renaud, aux éditions Prise de parole, 2002. Reproduit avec permission.

  • J’avais oublié l’existence de ce texte dans le recueil. Je n’aurais pas dû, pourtant.

  • Arthur Laliberte

    Merci Normand! Un détail important – une fois qu’un enfant est accepté dans une école francophone, même s’il n’est pas ayant droit et que l’école n’a pas vérifié si il ou elle y avait droit, l’enfant qui est dans une école française devient par le fait même ayant droit. De plus, ce droit être transmis à ses frères et soeurs ainsi qu’à ses futurs enfants.

  • RIchard Théoret

    Le problème avec tout cette question c’est que les standards et les normes sont ajustés vers le bas. Ainsi, les élèves qui parlent français à la maison et qui ont une vie en français à l’extérieur de l’école se voient privés de mesures pour améliorer leur niveau de langue et leur vocabulaire. Ceci retarde donc le progrès des élèves dont la première langue est le français  Ça donne lieu aussi à l’utilisation de l’anglais dans la cour d’école.
    J’ai vu un cas où une enseignante, exaspérée, a dû s’adresser en anglais à un élève parce que celui-ci ne comprennnait pas le français. 

    • Un seul?

    • Le problème est surtout que l’ordre des choses a été perverti par une série de décisions de cour, et de la Cour suprême en particulier. 

      L’école n’a pas le choix de niveler par le bas, parce qu’elle est obligée 1) d’accepter les ayant-droit, et 2) de mettre tout en oeuvre pour favoriser la réussite de tous ses élèves, y compris ceux qui seraient mieux ailleurs qu’à l’école française. Nous sommes en face d’une sorte d’aporie, d’un problème sans solution.

      •  Pour ma part, vous me trouvez content que les écoles soient obligés d’accepter les ayant-droit.  On se doit d’offrir à l’enfant d’ayant-droit, l’occasion de faire ses preuves durant sa première année d’études au sein de nos ÉLF.  Également, faire le point sur l’importance de la littérature en plus de la culture française.
        En principe, et si on ce permet d’ignorer les préoccupations des grands corps de commissions scolaires, on pourrait proprement éclairer les parents sur leur choix de système d’éducation s’il est déterminé que leur enfant nui aux effectifs scolaires francophones.  Et leur suggérer des options (immersion) à la hauteur du niveau de français de leur enfant.
        Je déplore plutôt le manque d’obligation à ce qu’un programme de francisation soit offert.  Il est clair et grand temps que le MÉO développe un programme de la sorte et sollicite l’édition et la diffusion de ressources franco-ontarienne de qualité.
        D’un côté, nos ÉLF encouragent l’inscription des enfants d’ayant-droit mais en revanche on crée des défis de programmation. 

        Eh bien oui, on dirait que c’est un problème insurmontable.  Il va falloir bientôt prendre quelques pas dans la bonne direction.

        Quelques idées (possiblement cons mais à vous de juger :)):
        -Assurer une francisation dès la petite enfance
        -Qu’on s’acquitte des services de garde, repris par le MÉO, afin de franciser les enfants d’ayant-droit le plus tôt que possible
        -Reformuler l’accueil des enfants d’ayant-droit dans nos écoles
        -tageule.ca pourrait offrir un service de garde gratos et changer quelques couches tant qu’a y être  🙂

        On peut tous s’entendre sur cette dernière idée au moins.  Non?  🙂

  • LeCanardHasBeen

    Si les conseils scolaires francophones n’acceptent pas cet élève, ils perdent le financement et ce financement ira aux conseils scolaires anglophones. Alors la pression est *énorme* pour l’accepter. S’il y avait un test de compétences linguistiques pour les « ayant-droits », les résultats seraient probablement fort inquiétants. Alors c’est le jeu de l’autruche, le système se dégonfle sous les coupures et le personnel enseignant en arrache.

    D’autre part les conseils scolaires anglophones désespèrent pour ce financement. CPF C-B/Yukon proposait récemment un remaniement du système éducationnel devant un comité sénatorial de sorte que l’immersion et le programme francophone seraient gérés ensemble. CPF argumentait que tous les canadiens devraient avoir accès à l’immersion et que les ‘ayant-droit » doivent être redéfinis. CPF regrettait par exemple que dans certaines régions du BC, il y avait des écoles francophones (avec peu d’élèves) mais pas de programme d’immersion malgré une énorme demande. Alors CPF voudrait à mon avis de la part de James Moore (un produit de l’immersion) que les montants transferés aux provinces soient remis aux ministères de l’éducation sans redevabilité additionnelle, i.e. les provinces décideraient des allocations finales immersion -vs- « core » french.

    La proposition de CPF a été mal accueillie dans la francophonie institutionnelle sachant que gros poisson mange habituellement petit poisson dans un régime de coupures. La proposition était également perçue comme un retour en arrière. Il s’agit par ici de 10x plus d’élèves en immersion, ~50000 -vs- 5000. Le Ministère de l’Education du BC aimerait à mon avis centraliser la gestion scolaire pour réduire les coûts et s’intéresse à une gestion scolaire d’envergure provinciale. Adrian Dix ancien DG de CPF Canada va probablement être élu prochain premier ministre NPD par ici et reste étrangement coi sur le sujet. Beaucoup de déchirements en vue à mon avis. Cette situation pourrait être d’intérêt par chez vous.

  • Un de mes textes préférés dans le recueil de N. Renaud. Et pourtant, on y trouve plusieurs bijoux. À bien y penser, celui-ci n’est pas le plus habile du lot (mis à part l’argument de l’école de danse, à la fois drôle et fondé), mais je l’aime beaucoup parce qu’il touche à un problème tellement fondamental, ici à Sudbury, et pourtant éminemment réglable parce que simplement institutionnel: offrons à nos enfants une éducation conçue pour leurs besoins et leurs capacités, et non fondée sur leur généalogie!

  • [commentaire effacé – mauvais fil de discussion]

  • ELF Ontario

    Alors que la croissance démographique est générée par l’immigration, c’est entendu que la population de l’Ontario devient de plus en plus diversifiée.  C’est un phénomène observable dans les autres provinces canadiennes comme dans plusieurs autres pays du monde.  Il reste effectivement très peu de communautés francophones homogènes en province et encore moins de foyers dans lesquels on parle uniquement le français.
     
    Rappelons-nous que la vitalité de la francophonie en Ontario repose en autre sur la vitalité de l’éducation en langue française en Ontario. On peut difficilement parler de vitalité sans parler de croissance.  Alors, dans ce  contexte, c’est heureux que la Loi sur l’éducation ait prévu une disposition permettant à toute personne qui valorise la langue et la culture françaises au point de vouloir une éducation en langue française pour son enfant – de pouvoir inscrire son enfant dans une école de langue française en Ontario.  Grâce à une telle ouverture, les immigrants francophones et allophones dont les enfants fréquentent l’ÉLF, peuvent intégrer et enrichir la communauté franco-ontarienne.
      
    Dans beaucoup de familles, le français s’est mal ou pas du tout transmis et il y a une volonté de renouer avec une partie de ses racines… Il faut donner la possibilité de faire bénéficier à ses enfants des nombreux avantages qu’offre l’ÉLF.

    • Réponse de parfait petit technocrate.

    • Je suis d’accord avec le principe de renouer avec ses racines perdues. Toutefois,
      je ne crois pas que cela devrait se faire en donnant un coup de hache sur les
      racines que bon nombre de francophones détiennent toujours.

      Vous parlez d’allophones et de francophones immigrants. Pourtant, le texte ne fait
      aucune mention de ceci. Je veux bien qu’on intègre ces derniers dans nos écoles.
      On le fait déjà, ce ne sont pas eux le problème! Dans mon expérience, j’ai
      trouvé que les parents de ces jeunes sont habituellement parmi les premiers à
      apprendre le français afin de pouvoir communiquer avec l’institution que
      fréquente leur enfant. À la fin de leur parcours, ces « enfants » parlent
      habituellement un très bon français (souvent mieux que la majorité « francophone
      »).

      Vous ne pensez pas qu’on dilue trop grandement la francophonie dans nos
      écoles?