Lettre à un jeune poète : Rêver au réel de Daniel Groleau Landry

Salut Daniel!

En 1929, dans Briefe an einen jungen Dichter (Lettres à un jeune poète), Rainer-Maria Rilke écrivait: «Pour aborder les oeuvres d’art, rien n’est pire que la critique.» Je t’écris donc à titre de simple lecteur qui découvre ton recueil de poèmes, Rêver au réel.

D’emblée, il est clair que tu aimes le langage et le jeu qu’il te propose (j’ai parfois l’impression que ce sont les sonorités, la musicalité du langage… qui te guident, t’entraînent, te permettent de t’abandonner à une forme d’automatisme où s’enchaînent les idées, les mots…) comme en témoigne cet extrait:

«ripostes et revirements océaniques
en vagues et tourbillons arrondis par
les frictions de fiction et scissions dans les
fissions sur les fissures en sutures sur l’azur
craquelé de morsures et morcelé de rayures
surréalistes et liquides dans les limpides
briques dans les embrasures
des rictus de la lune diurne en éclats de citernes
et les mots les mots les mots»

(page 60)

Il y a souvent une urgence dans ton écriture. Déjà en 2005, je l’ai senti quand, pour la première fois, je t’ai entendu lire quelques-uns de tes textes (embryonnaires, diras-tu) lors d’une soirée de poésie qui avait lieu au Théâtre du Nouvel-Ontario. À l’époque, tu avais 15 ans et tu osais. Puis, en 2008, quand je me suis penché sur tes textes publiés dans La Ville invisible/Site Unseen, j’ai compris que le «jeu» se précisait, que tu découvrais l’élan qui t’a mené à Rêver au réel. Au fil des années, tu m’as envoyé des ébauches, je t’ai fait part de quelques commentaires. Et un jour, tu as soumis ton manuscrit aux Éditions L’Interligne et tu as enclenché le processus éditorial. Une nouvelle discipline sans doute pour celui qui écrit si rapidement, qui aime la spontanéité de lire ses textes en public…

La voix et les vers. Là où s’entremêlent des images qui fouettent, caressent, dénoncent parfois, qu’il s’agisse du désir charnel, de cette langue («un désert de papier sablé»), du «désordre confortable», des limites qu’on ne connaît pas «avant d’atteindre l’âge adulte», de la modernité qui contient «le potentiel de sa propre déchéance», de cette sirène qui «chante la mort des naufragés»…

Puis, intervient la solitude, cette solitude intérieure qu’on arrive difficilement à calmer, cette solitude que nous sommes, cette puissance venue d’on ne sait où qui nous prend comme «le néant de la page blanche», cette amie qui nous dévore.

«la solitude est un état d’esprit la solitude est un étau
d’esprit la solitude est un étal d’esprit
la solitude est un état
la solitude est la solitude et
la solitude hait la solitude

elle est ostentatoire tels les enfants de l’encensoir

(…)

la solitude est un ami fidèle
qui ne sait pas quand retourner chez lui»

(pages 66-67)

De la déchirure aux stigmates des émotions, des «caressantes certitudes de l’amour» au désir, du rêve au réel, tu jongles avec des oppositions qui deviennent à la fois le moteur de ton écriture et un besoin:

«besoin de soulager ma douleur
avec la médecine de la poésie
besoin de coucher avec la poésie
besoin de créer
de la beauté
dans l’univers
pour oublier
l’aile fracturée
de ma colère.
pour oublier
la futilité
de nos civières.»

(page 89)

Une lecture en diagonale de Rêver au réel révèle d’abord un recueil touffu qui respecte le style et l’énergie de tes premiers vers. Cela dit, tu pousses l’aventure plus loin et une première lecture ne permet pas toujours de décortiquer les sens qui se dévoilent et se digèrent lentement.

D’aucuns parleront peut-être d’une poésie qui se veut parfois «cérébrale». Je n’aime pas les étiquettes. En tant que lecteur, je préfère me laisser bercer, prendre mon temps, «participer» au jeu offert… Et sept ans après notre première rencontre, je me réjouis de te savoir dans ce métier instable de poète, ce métier nécessaire et sans uniforme, parfois isolé et souvent exigeant qui transcende ou exprime nos soucis quotidiens, nos besoins profonds.


Daniel Groleau Landry est présentement au Salon du livre de l’Outaouais. Allez le rencontrer au stand no. 501.

Daniel Groleau Landry, Rêver au réel, Ottawa, Éditions L’Interligne, 2012, 142 pages. ISBN: 978-2-923274-87-4

  • Nicole

    Après avoir lu plusieurs pages de ton recueil, je reconnais la facilité que tu as de jouer avec les mots, les vers et surtout les émotions.  Une âme à la fois triste et comblée, seule mais entourée qui se cherche encore et qui se retrouve parfois.

  • C’est toujours un plaisir de découvrir de nouveaux auteurs. Merci TAGUEULE!

  • Daniel Groleau Landry

    Merci Michel, pour ta lecture et ta critique de mon recueil. En effet, le processus éditorial était pour moi une expérience de rigueur et de perfectionnement. Je dois avouer que le texte gagne à être lu à haute voix, sa nature musicale devenant un fil conducteur supplémentaire pour sa compréhension. Les poèmes ont une cohérence linéaire, font partie d’un processus d’élucidation qui traverse le recueil, mais recèlent aussi plusieurs sens si on s’attarde à leurs détails. Pour moi, rêver au réel, aux réalités possibles, est une de nos seules armes qui nous reste pour préserver notre humanité dans ce monde fou, paradoxal, et déchiré par des conflits insensés. Que la forme du rêve soit les murmures d’un poème, le lexique de la partition musicale, ou bien la danse de la peinture, celui-ci devient une extension de soi-même dans la réalité. C’est à la fois une perpétuelle re-création, récréative certes, mais essentielle pour le bon maintien de, faute d’une meilleure métaphore, l’âme. 

    J’ai adoré le processus de correction, d’avoir la chance de retravailler cette oeuvre et de m’y plonger. Depuis sa genèse en première année d’université à Sudbury, et au fil des quatres ans que j’ai pris à écrire ce livre, j’ai rarement eu la chance de modeler ou participer à une oeuvre qui m’était si personnelle. Le mot est à son état brut, l’émotion aussi. Il y a plusieurs passages effrayants, déstabilisants même pour moi, car il viennent d’une période de ma vie que, grâce à la création, au processus décrit plus haut, j’ai pu vaincre. Ces cicatrices ont toutefois la qualité de servir de carburant pour l’élan créateur. Est-ce masochiste d’affirmer qu’en effet, c’est grâce à ma douleur que je peux écrire comme je le fais? On penserait que oui, mais c’est plutôt le retour perpétuel aux racines de ma rage qui excite les braises d’un feu ancien. La poésie et le poète, cet entre-déchirement prométhéen, est à la fois une plaie et un exutoire.

    Merci à tous ceux qui se procurent le livre. 
    Pour ceux qui me connaissent, j’ai hâte d’avoir vos commentaires et critiques.
    Pour ceux qui me connaissent moins, ne soyez pas gênés 🙂

    D.                 

  • Michel Dallaire