Vous avez dit schizophrénie linguistique?

Ce qui m’a le plus surprise il y a dix ans quand je suis arrivée au Canada, ce sont toutes ces histoires sur les langues officielles, on s’entend, il y en a que deux au Canada mais oh boy que cela me semblait compliqué. Une décennie plus tard, je ne comprends toujours pas. Pourquoi certains francophones font une crise quand leurs gamins parlent l’anglais (regardez les débats sur l’introduction de l’anglais intensif au Québec, ou chez nous les discussions sur le fait de parler anglais dans les couloirs des écoles francos)?

Pourquoi mes étudiants anglophones me répètent ad nauseam qu’ils ne parlent pas un crisse de mot de français malgré toutes les heures passées à l’école à l’apprendre? Au passage, qu’est-ce qu’ils croient, que c’est facile d’apprendre l’anglais??? (En tout cas moi aucun progrès en vue après 10 ans…).

En France, j’ai connu des couples mixtes dont les enfants étaient parfaitement bilingues, et que je te parle allemand avec maman et français avec papa, ou arabe et français. J’ai même eu un chum qui parlait italien avec sa maman, anglais avec son papa et français comme tout le monde. Je n’avais jamais rencontré de mi-lingues ou de schizophrènes linguistiques. A l’école, j’ai appris l’anglais, le latin, l’espagnol et le russe; mon frère, lui, il a fait anglais, latin, allemand et italien. On se débrouille toujours avec notre français, enfin je crois, vous me laisserez savoir.

Cette question m’est revenue à l’esprit lors d’un récent voyage au Sénégal. L’amie avec qui j’étais parle : wolof (ça c’est la langue véhiculaire du Sénégal), peul, malinké, toucouleur, bambara, et bien sûr français (la langue de l’école) et l’anglais (à Sudbury, elle a vite compris qu’elle n’avait pas le choix!). Au Sénégal, le français est la langue officielle et il y a six autres langues qui sont reconnues langues nationales. Bien d’autres sont parlées. Alors je me suis demandée : c’est quoi notre problème???

Bon OK, le premier président c’était Léopold Sédar Senghor, un des plus grands poètes francophones à mes yeux (et je ne suis pas la seule), alors bon ça en jette et ça doit aider… nous au Canada, on aimerait juste que nos politiciens aient déjà lu un poème dans leur vie, mais bon cela ne peut être l’explication… Bah non, comme vous le savez, le Sénégal n’est pas une exception, en fait beaucoup de pays ont plusieurs langues officielles et personnes ne fait de brouhaha… bah sauf le Canada et la Belgique!

Mais je reviens à mon amie. Elle n’est pas exceptionnelle (enfin si, mais ce n’est pas de ça qu’on parle), durant les cinq jours que j’ai passés dans son village assise sur ma paillasse à trier des arachides, palabrer ou piller des arachides (crisse de peanuts!), j’en ai rencontré du monde. Les gens s’arrêtent prendre un thé et palabrer. Je ne comprenais rien bien sûr mais l’oreille s’affine au fil du temps ou une situation vous indique que ce locuteur n’est pas peul (la langue maternelle au sens propre de mon amie, bah en fait non sa vraie langue maternelle, c’en est une autre parlée comme uniquement dans son village, le peul c’est la langue principale dans laquelle elle a grandi car c’est sa langue paternelle!). Alors j’ai posé des questions. Honnêtement, ils pensaient que je venais de la planète Mars et pas simplement parce que j’étais la seule toubab dans le coin. À peu près tout le monde dans le village parlent peul, malinké ou toucouleur car on s’habitue, on côtoie des gens qui parlent différentes langues depuis toujours, donc on les a apprises au fil du temps.

La règle de politesse est la suivante : on parle dans la langue de son groupe mais on comprend la langue de l’autre qui peut parler dans sa langue. Bref, les gens sont naturellement multilingues et sains d’esprit. On est loin de l’idée de la langue véhiculaire wolof parlée à Dakar ou du français appris à l’école, mais ces langues-là aussi ils les parlent et les comprennent. J’ai compris alors assise dans la terre battue, adossée à une case et entourée de chèvres paisibles, pourquoi Senghor avait toute sa vie défendu la langue française, la francophonie comme « idéal » et non comme « idéologie »; pourquoi le ministre de De Gaulle, l’académicien, et le premier président du Sénégal libre avait aussi été le chantre de la négritude. Parce qu’il s’agit bien d’une culture commune, d’un idéal commun, d’un respect commun entre les peuples et non d’une question linguistique.

La linguistique, ce n’est que de la technique; ce n’est pas l’Homme, ce n’est pas la culture. C’est l’homo faber avec son outil versus l’homo sapiens qui pense. Alors allons-nous continuer longtemps à jouer à l’homo faber?

  • Michel Dallaire

    Au total, conformément aux données du Summer Institute of Linguistics du Texas, en 2002, le nombre des langues dans le monde était estimé à 6800.

  • « Schizophrénie! You will bien vouloir excuser our manière de parler mais nous comprenons what we say. Schizophrénie ! Schizophrénie! Is what we be! » — André Paiement, 1978

  • Lyne Jolette

    Les contextes linguistiques qui règnent en Afrique sont chers à ceux qui cherchent à expliquer les divers modèles de comportements linguistiques et de multilinguismes, sans oublier la glottophagie, qui n’épargne pas ledit continent. Jacques Leclerc signale que l’on y dénombre 2011 langues, et attention, les déclinaisons dialectales ne comptent pas.

    Et nous, pauvres, pauvres-de-petits-de-nous, avons du mal à nous dépatouiller avec essentiellement deux langues. Le fait est qu’il se trouve, comme c’est à peu près toujours le cas, des grosses têtes pour nommer ces réalités-là, aussi. Les sociolinguistes nous disent que nous baignerions dans une diglossie conflictuelle. Le problème ne tiendrait pas au fait que le francophone maîtrise l’anglais, mais plutôt aux valeurs attachées à l’emploi de ces deux langues, entendez ici valeurs différenciées. Le francophone aime bien montrer sa bonne maîtrise de l’anglais, au point où sa langue maternelle est, mine de rien, trop souvent réservée au foyer et aux jasettes dans les cercles exclusivement francophones. Vous l’aurez noté comme moi, il suffit souvent de la présence d’un seul anglophone peu à l’aise avec la langue de Molière dans un groupe pour que cette dernière soit remise dans une des quatre poches.

    J’en profite pour glisser une petite anecdote. Cette semaine, je discutais avec mon voisin, qui m’a confié avoir appris le français. Jeune homme, il a, dit-il, suivi plusieurs cours de français parlé et écrit. Mais il n’a jamais vraiment réussi à activer ses apprentissages. Il se disait trop nono, sans doute, et a fini par baisser les bras. Pas vraiment content.

    Voyez-vous, mon voisin est entouré de francophones… sa femme est francophone, mais il entend rarement parler français. À qui la faute? Est-ce qu’il ne s’est pas fait jouer un vilain tour? Si on veut que le bilinguisme ne soit pas seulement une affaire de francophones, il faudrait fournir aux anglophones un tant soit peu francophiles des occasions de s’exercer une fois de temps à autre. Pour le locuteur du français-langue-maternelle, ça pourrait signifier sortir son français « devant le monde ».

    Plus le français sera valorisé sur la place du marché, meilleures seront les chances de piquer la curiosité et d’intéresser. La capacité d’apprendre une deuxième langue, sinon une Xième langue, n’est certainement pas l’apanage des francophones, des Asiatiques, des Européens ou des Africains.

  • Joel Belliveau

    Salut Aurélie,

    Tu es en train de devenir canadienne d’au moins une manière: tu es écœurée, toi aussi, des questions linguistiques, mais tu ne peux, toi non plus, t’arrêter d’en parler   😉

    Personnellement, je serais partant pour qu’on règle la question d’un coup. Bang. De même. Aujourd’hui. En adoptant la « règle de politesse » que tu as décrite (« on parle dans la langue de son
    groupe mais on comprend la langue de l’autre qui peut parler dans sa
    langue »). Merde, les anglophones dont tu parlais, avec leur 12 ans de français à l’école, ne sont pas prêts?

    Back to the drawing table, les amis.