La poésie! Morte ou vivante?

Récemment, une journaliste me demandait (hors des ondes) où va la poésie, comment elle se porte, si elle est morte ou vivante.

Chaque génération semble se pencher sur l’état de santé de la poésie. De temps à autre, même les éditeurs qui « osent » publier des recueils dont le tirage dépasse rarement quelques centaines d’exemplaires se posent la question. En Acadie, au Manitoba, au Québec, en Ontario, en France ou ailleurs, la situation est essentiellement la même.

La mort de la poésie ? D’une part, les pisse-vinaigre semblent s’acharner à y croire. D’autre part, peu importe la forme adoptée, la poésie fait partie de nos vies quotidiennes. Outre de grandes manifestations telles que des festivals et des salons du livre, on la retrouve dans la chanson, dans Internet, dans les cafés, dans les graffiti, voire dans des publicités qui font preuve d’imagination.

Du côté du livre

Soyons honnêtes. Avant même que paraisse un recueil de poésie, il est très souvent voué à l’échec (sur le plan financier). Somme toute, peu de gens achètent des recueils de poésie.

Dans la majorité des cas, le lecteur en puissance a lu quelques poèmes lorsqu’il était sur les bancs d’école. Il pourra peut-être nommer les Baudelaire, Rimbaud, Hébert, Miron, Giguère, Leblanc ou Dickson de ce monde, ayant oublié en grande partie ce qu’ils ont écrit. Il a une petite idée de ce qu’est un vers ou une strophe, et une vague idée du sens de la métaphore ou du calembour. Et s’il a fait des études en littérature, il se souvient peut-être du dadaïsme, du surréalisme, de l’automatisme et de la Beat Generation.

Sur le plan de la diffusion, nos médias imprimés et électroniques affichent souvent une indifférence totale et parlent peu ou pas des nouvelles parutions, comme s’il s’agissait d’une bête surannée que le présent a oubliée ou comme s’ils jugeaient que ce genre n’intéresse pas (ou n’intéressera jamais) leur marché cible.

Trop hermétique ?

Intervient souvent la notion que le poème est difficile d’accès, que l’effort n’en vaut pas la peine.

Et voilà ! Nous en sommes à « l’effort » qu’exige parfois le poème. Parce qu’une lecture rapide ne suffit pas toujours. Parce qu’il faut souvent se pencher sur le poème, le lire et le relire, le décortiquer, digérer ce « laboratoire » du dire avant de saisir ce qui régit son fonctionnement, avant de pouvoir décoder son rythme, ses sonorités, la forme de cette expression autre.

Les gens qui ne lisent pas de poésie diront qu’elle est souvent incompréhensible ou abstraite. Qu’elle aime trop se regarder le nombril.

Non, on ne lit pas un poème comme on lit un article de journal, un menu ou un livre de recettes. Dans son Traité de la peinture, Léonard de Vinci écrit : « La poésie est une peinture qui se sent au lieu de se voir. » Pour sa part, Yves Bonnefoy affirme que « le lecteur de la poésie fait le serment de l’auteur, son proche, de demeurer dans l’intense ».

Personnellement, j’ose croire qu’il suffit de se laisser bercer, de s’abandonner au moment du poème, de demeurer « à l’écoute » de ce frisson qui, parfois, nous atteint dans ce que nous avons de plus profond.

Trente secondes, pas plus !

Un jour, avant d’entamer la lecture du poème qui se trouvait devant elle, une élève du niveau secondaire m’a dit : « Quand je lis un poème, si au bout de trente secondes je suis perdue, je décroche ! »

Comment lui en vouloir ! Cette écolière n’est-elle pas le produit de son époque et de sa technologie ? Somme toute, elle ne lit pas comme ses enseignants ou ses parents…

Trente secondes. On ne joue pas ! Voilà, en moyenne, le temps que l’ère informatique nous a conditionnés à consacrer à nos lectures (peu importe le genre, la forme ou le sujet). Pas le temps de réfléchir. Et la réaction ? Dans certains réseaux sociaux, cliquer sur « J’aime » est devenu la norme, la réaction quasi obligée, surtout si on n’a ni le temps ni les connaissances pour justifier ses goûts. Et si on n’aime pas, on ignore tout simplement et on passe à autre chose.

Il est clair qu’Internet a transformé notre mode de lecture, notre façon de saisir, d’agir et de réagir… Comme bon nombre d’entre nous, les poètes sont présents dans Internet. S’ils publient et ont compris le médium (par exemple, s’ils écrivent sur un cellulaire), ils ont appris à s’en tenir à quelques caractères; s’ils ont un blogue ou s’ils font partie d’un réseau social, ils savent qu’ils se trouvent dans l’univers du plat-minute de la communication et ils se limitent à quelques vers.

« Le message, c’est le médium », écrivait Marshall McLuhan en 1964. Internet n’y échappe pas. Un vers, une strophe et soudain, le lecteur est bombardé de messages qui l’invitent à cliquer pour se rendre ailleurs. Revenir ? Relire ? Pas question. À moins, bien sûr, d’un véritable coup de foudre.

La poésie subventionnée

Comme pour presque tous les genres artistiques, la diffusion de la poésie est intimement liée aux deniers publics. Nos maisons d’édition publient des recueils de poésie grâce à des subventions gouvernementales. Nous organisons des festivals, des soirées de lecture et des salons du livre grâce à des subventions gouvernementales.

Pour sa part, le poète reçoit ses droits d’auteur (en moyenne 10 % des ventes de son recueil, qui se vend très peu). S’il participe à un salon ou à un festival, on lui offrira un cachet symbolique et on se chargera peut-être de ses frais de déplacement. S’il est en lice pour un prix prestigieux, on lui offrira peut-être une chambre d’hôtel luxueuse (question de le dépayser un peu, le temps d’une nuit) et… un cachet symbolique.

Morte ou vivante ?

Chaque année, les maisons d’édition reçoivent des centaines de manuscrits. Chaque année, des poètes de tout âge lisent devant public, publient dans Internet, enregistrent leurs textes, produisent des vidéos, tentent de trouver le moyen de transmettre la parole qui les habite.

Sans vouloir conclure

Des gens écrivent et ils sont nombreux. Il est vrai que certains publient n’importe quoi sur leur blogue, dans les réseaux sociaux… D’autres sont beaucoup plus sérieux, mais comme dans tout domaine, il faut savoir les trouver, faire un tri. D’autres encore croient à la discipline qu’impose le processus éditorial.

Non, la poésie ne se vend pas bien. Demandez à nos auteurs (rares sont ceux qui peuvent vivre de leur plume), à nos éditeurs et à nos libraires. Pour bon nombre de gens et d’agences gouvernementales, la poésie échappe à l’idée de « valeur » de notre société et de notre système axé sur les ventes et sur la rentabilité financière.

Pourtant, la poésie a son public; un public restreint, néanmoins fidèle et passionné. Et force est de constater que le poème s’agite, dans nos foyers, dans Internet, dans nos maisons d’édition, dans nos cafés. Il hurle ou il chuchote, il dénonce ou il chante. Pour le meilleur et pour le pire, il fait partie de « l’âme collective ».

Le poème. Enfant mal-aimé de la culture ? Peut-être ! Cela dit, Orphée est-il prêt à rendre l’âme ? A-t-il écrit ou prononcé son dernier mot ?


Texte paru dans le numéro 154 de la revue Liaison, hiver 2011-2012

Photo : Jeune fille thrace portant la tête d’Orphée, tableau de Gustave Moreau, 1865

  • Odelin Salmeron

    Parfois moribonde… la poésie. Notre Roi, Harper 1er du Canada ne l’aide pas. Le frisé à la tête du Québec non plus. TOUTEFOIS, quoi que l’on pense, dise ou HURLE, c’est un fait, selon ce que je constate, que les poètes écrivent souvent pour les poètes. Ils rendent la tâche de plus en plus difficile aux lecteurs autres que les Éditeurs et les autres poètes. On ne peut pas écrire des éléments de liaison entre les idées pour donner une fluidité à la lecture sans se faire regarder de travers. Tous les, « qui », « et », « que », tous ces pronoms , tous les éléments de conjonction et de coordination qui aident AUSSI a compléter une idée, à la relier, sont qualifiés de « inutiles »; on les boude comme si en les utilisant, on commettait un DÉLIT, on dirait que ce sont des mots devenus dégoutants aux yeux de beaucoup de poètes COMME (autre mot à bannir!!) si rendre un texte plus « facile » dérangeait l’égo de la poésie ou des poètes. COMME si les images pouvaient souffrir d’un grave outrage à cause de ces petits mots… JE pense que les poètes ont oublié qu’ils ne peuvent simplement PAS exister sans les lecteurs. On n’écrit pas tous des Haïku qui, EUX demandent cette rigueur extrême de l’épuration totale afin de rendre seulement l’essence d’une idée. Je ne sais pas, mais il y a quelque chose qui empêche aux lecteurs de notre temps à devenir ou redevenir adeptes de la poésie. Ce n’est pas juste une conséquence de la politique ni des technologies actuelles. Un peu les système d’éducation est responsable de l’abandon de ce genre littéraire et une bonne partie, je considère que ce sont les « tendances », le virage qui prend la poésie ce qui éloigne les lecteurs. Je ne sais pas, c’est MON opinion, mais je ne suis pas un expert…

  • Michel Dallaire

    Odelin, j’ai souvent lu tes textes et je sais que tu écris ce qui t’habite. Je sais aussi que tu as ton style, ta voix. Quant à moi, je me fous de ceux et celles qui, dans nos milieux (scolaires, entre autres) veulent étouffer l’élan naturel d’une personne au nom d’une idée poético-retruquée qu’ils se font de ce que doit être (ou ne pas être) un poème.

  • Véronique Sylvain

    Pour commencer, j’aimerais emprunter les mots qu’un homme de lettres, avant tout poète, a écrits et a souvent répétés, d’une façon ou d’une autre, lorsqu’il enseignait la création littéraire et la poésie à l’Université d’Ottawa: «Il fait un temps de vérité dans la poésie» (Robert Yergeau, L’usage du réel, p. 10).
    Certes, comme tu l’as fait remarquer, Michel, la poésie est partout, elle est bien vivante, sans doute puisqu’elle sert, entre autres, à faire revivre ou à rendre, grâce à ses images, l’existence humaine plus «véritable». Alors, pourquoi reste-t-elle encore peu lue, peu vendue, de même que vue comme étant peu «accessible», dans la francophonie canadienne, comme ailleurs? Pourquoi reste-t-elle peu connue auprès des jeunes, comme des moins jeunes, voire auprès d’une collectivité? Pourquoi certains voudraient, par exemple en Ontario français, délaisser et ne pas croire à celle qui a accompagné des francophones dans leurs balbutiements identitaires, plus spécifiquement dans les années 1970?
    À ce sujet, je ne peux m’empêcher de penser à l’école secondaire de langue française que j’ai fréquentée dans le Nord ontarien. De la littérature d’expression française, je me souviens des romans franco-ontariens dont l’histoire reste fortement imprégnée du Nord de l’Ontario, des romans québécois et/ou français, mais de la poésie…j’ai souvenir de quelques textes d’Émile Nelligan, voire même à des extraits (je pense au « Le vaisseau d’or » de Nelligan qui a fait l’objet d’une analyse lors d’un examen de fin de session d’un cours de français en 11e année), mais à rien de plus.
    Ce n’est qu’à la fin de ma 12e année que j’ai été « agréablement confrontée » à la poésie d’expression française, plus spécifiquement à celle de l’Ontario français, à l’école secondaire. Heureusement que le cours de français que j’ai suivi lors de ma dernière année d’études secondaires était offert par téléconférence. Sans ce cours et sans l’aide de cette enseignante franco-ontarienne de Wawa, aurais-je eu, avant mes études universitaires en littérature, ce « coup de foudre poétique » que m’a procuré la plume de Patrice Desbiens, soit à une poésie fortement influencée par des réalités franco-ontariennes, par l’espace qui l’a vu naître, oui, mais qui dit les choses telles qu’elles le sont?
    Aujourd’hui mordue de la poésie, mon amour pour la langue française, pour les mots, leurs sonorités, leurs images, est surtout né grâce à un « lavage de cerveau » que j’ai naturellement « subi » dans le nid familial. Or, j’ai peut-être été l’une des rares enfants qui a connu la poésie grâce à ses parents. Je me souviens très bien des soirées et des après-midis passés avec ma famille, à la maison, à la ferme laitière, comme dans le jardin, pendant lesquels mon père nous invitait à écouter la beauté de la langue française à travers des poèmes devenus chansons grâce à la voix et à la musique de Charles Aznavour, de Gerry Boulet, de Jacques Brel, de Gilles Vigneault, et j’en passe…
    Depuis quelques années maintenant, je partage ma vie entre les draps d’un recueil de poésie, l’enseignement, les études à la maîtrise, de même qu’entre les spectacles et les soirées de chansons et de poésie à Montréal, à Ottawa ou à Sudbury. Avec les années, j’en suis venue à constater, malheureusement, qu’encore «[t]rop de poèmes/[…] n’accèderont jamais au coeur de l’instant» (R.Y., op.cit. p. 66).
    Pourquoi certains évitent-ils la poésie et/ou ne portent-ils pas attention à son omniprésence dans nos vies? Serait-ce en raison d’une certaine « idée » que ces derniers ont de la poésie qu’ils ne prennent pas conscience qu’elle est vivante dans nos vies quotidiennes ? Serait-ce aussi parce qu’ils retiennent ce que trop de gens, qui se disent souvent «poètes», tentent, en vain, d’enlever à la poésie ce qu’elle a de plus «vrai» grâce à la prétention d’un beau mot, par la présence de mots maladivement vérifiés dans le dictionnaire…?Y aurait-il trop d’«imposteurs» en poésie ?
    Chaque soir ou durant la nuit, j’essaie, pour ma part, d’écrire ou de lire de la poésie. Cette nuit, je vous laisse sur un poème de Robert Yergeau, un poète, un directeur de thèse, un professeur, qui a eu, et qui continue d’exercer une influence considérable sur, entre autres, ma façon de voir, d’écrire, d’analyser et d’apprécier la poésie :

    Le poème, mode d’emploi

    Saisissez-vous d’un poème,
    sortez-le de sa niche livresque trop pantouflarde,
    déshabillez-le,
    qu’il ne puisse se parer d’étiquettes
    ou d’alibis douteux
    (enlevez-lui ses parures, ses bijoux)
    ses maquillages, ses fausses prétentions
    et au passage foutez-lui même une mornifle),
    et là tordez-lui le cou jusqu’à ce qu’un cri
    s’échappe d’entre ses lignes,
    nervures de sang et d’encre.

    Et si du cœur même de ce poème
    Aucun cri ne se fait entendre
    alors vite la chasse d’eau.

    (R.Y., op.cit. p. 122).

  • La terreur de Coppell

    J’ai lu vos propos avec intérêt et curiosité. Non pas de l’approche systèmatique sentie qui vous habite, je laisse tomber ici quelques idées qui m’ont tjrs séduites quand je pense à poésie. Pour moi, la poésie est d’abord un moyen de décrier une situtation d’urgence…vous avez parler de Desbiens, de Dalpé comme étant les poètes/porte-paroles d’un milieu qui leur est propre. De tous les temps, le poète a été le crieur de son époque. Sa plume est un couteau acéré qui tranche dans un quotidien endormi. Le poète est le journaliste de la littérature…sa plume est aiguisée comme ses mots, il pourfend le politique et le sociologique. J’aimerais bien vous dire que cette idée vient de moi mais non, le plus récent à l’exprimer en ces termes, c’est Wadji Mouawad – quand il ne nous reste plus rien, il y a encore les mots …et aussi « La vérité et l’amour triompheront du mensonge et de la haine » – non pas parce que c’était la mot de départ de l’ami Jack Layton mais aussi parce que c’était le slogan que Vaclav Havel avait fait sien lors de la « révolution de velours » et dont le monde se souvient encore. Il y aura toujours des poètes, et il y aura tjrs des gens pour se souvenirs d’eux…

  • Loïck Koné

    Il est dit : « La poésie est un art du langage qui fait une utilisation maximale des ressources de la langue. »Sans le savoir nous « vivons » cette poésie chaque jour dans nos quotidiens, Il suffit de juste prêter une attention… La poésie …Vivante !

  • Laurence Jodoin

    «La mort de la poésie? D’une part, les pisse-vinaigre semblent s’acharner à y croire.» Pour moi, cet extrait de l’article en dit long sur ces gens qui se plaisent à exister sans même oser explorer les possibilités offertes par ce «laboratoire» du langage et des idées. Pour reprendre la question de Véronique Sylvain, «pourquoi [la poésie] reste-t-elle encore peu lue, peu vendue, de même que vue comme étant peu ‘accessible’?» Ma réponse se tourne vers des systèmes scolaires et des familles pour qui la poésie est une affaire de gens «fuckés» (un peu, en tout cas). La mort? Non! Comme le dit La Terreur de Coppell (voir le message ci-dessus), «il y aura toujours des poètes…» Je termine avec cette phrase de Joseph Joubert: « On ne peut trouver de poésie nulle part quand on n’en porte pas en soi.»